Llewellyn Vaughan Lee et Hilary Hart : “Écologie spirituelle : La pratique de la simplicité”

Michele Non classé

Le peuple nomade maritime d’Asie du Sud-Est, les Moken, ont peu de possessions.
Ils ne peuvent transporter dans leurs petits bateaux que ce dont ils ont besoin. Ils n’ont aussi aucun mot dans leur langue qui correspond à « inquiétude ». Mais lorsque le tsunami est survenu, ils étaient vigilants et attentifs au mouvement de l’eau ; ils ont vu la mer d’abord monter très haut sur la plage, puis se retirer au loin.
Ils se sont souvenus de leurs histoires, de leurs mythes au sujet des océans, ils ont donc emporté leurs bateaux en haute mer et ont survécu au tsunami. Les pêcheurs locaux, eux, n’ont pas survécu ; leurs bateaux ont été détruits. Ils n’ont pas guetté les signes, ils n’ont pas été attentifs.

Comment pouvons-nous être pleinement attentifs quand nos vies sont encombrées de tant de possessions, de désirs et d’attachements ? Aurons-nous le temps de nous rappeler les histoires, d’être vigilants et d’emporter notre petit bateau dans des eaux plus profondes ? Ou serons-nous comme les pêcheurs locaux, inattentifs aux besoins du moment, submergés par le tsunami du matérialisme ? Nous vivons dans une culture où nous sommes constamment assaillis, notre  attention est distraite, non plus uniquement par les « dix mille choses » de l’Ancien Monde, mais par dix millions de choses. Tout sollicite notre attention, nous incite à consommer, à acheter, à dépenser notre argent et notre temps. Et nous n’avons même pas idée de la profondeur et des subtilités de cette gigantesque toile du consumérisme, ni de ses leurres.

Comment créer un espace de clarté et de vigilance ? Comment revenir à ce qui est essentiel ? Comment se rappeler ce qui est important, ce qui donne un sens et de la substance à nos vies de tous les jours ? Comment revenir à une simplicité de la vie qui honore la simplicité de notre nature essentielle, qui accorde une place au sacré ?

Il nous faut tout d'abord admettre que notre culture est sous l’emprise de désirs inutiles et reconnaître le poison de l’accumulation pour ce qu’il est. Nous sommes conditionnés et poussés à toujours vouloir davantage — c’est le mythe du progrès économique continu. Ce mythe est devenu un monstre qui détruit notre écosystème, dévorant notre argent et notre énergie vitale. Il a pollué notre conscience avec ses slogans et jingles conçus pour déformer et manipuler. Nous n’avons même pas idée du pouvoir de sa magie noire, à quel point elle exerce sa mainmise sur nous, nous alimentant de fausses promesses, nous assurant que « les choses iront mieux » avec l’achat d’un produit. Il a saturé tous les recoins de notre culture. Nous sommes contraints à consommer des aliments emballés, voire une spiritualité emballée. Nous n’avons plus connaissance des ingrédients dont sont constituées nos vies.

Ensuite, nous devons avoir la force de dire « non ». Pour aller à l’encontre de ce courant toxique, pour résister au pouvoir de ses promesses vides et des entreprises qui les alimentent, nous devons retrouver une simplicité essentielle, revenir à ce dont nous avons besoin plutôt qu’à ce que nous pensons vouloir. Alors seulement pouvons-nous commencer à percevoir la musique de la vie et être attentifs aux besoins intérieurs et extérieurs de la Terre. Alors seulement pouvons-nous vibrer avec ce qui est sacré et authentique.

Puis, enfin, nous devons apprendre à faire le tri, à nous débarrasser de notre fouillis intérieur et extérieur. Dans la classique histoire d’amour d’Éros et de Psyché, l’une des tâches quasi impossibles de Psyché est de trier une énorme pile de graines. Comme Psyché, nous devons trier les nombreuses choses qui existent dans notre vie ; nous devons prendre conscience de ce qui a de la valeur, de ce dont nous avons vraiment besoin. La discrimination n’est jamais chose facile. Mais, tout comme Psyché reçoit l’aide de quelques fourmis volontaires pour accomplir sa tâche, nous obtenons nous aussi de l’aide, sous la forme d’une sagesse instinctive, une qualité silencieuse qui s’offre à nous si nous prêtons attention. Cela devient plus facile avec le temps et de la pratique. Tandis que nous libérons davantage d’espace dans nos vies, sur le plan intérieur, mais aussi extérieurement, nous devenons plus sensibles à ce qui est nécessaire, plus conscients de la duperie et des fausses promesses de ces « trucs » inutiles. Nous voyons plus clairement comment nos possessions occupent plus qu’un simple espace, ils captent aussi notre attention.

Pratique de la simplicité

Commencez par porter une attention particulière aux petites actions du quotidien, comme lorsque vous sortez du lit et posez les pieds au sol. Faites une pause à ce moment-là. Vous êtes éveillé; vous êtes en vie. Soyez attentif aux sensations corporelles, à la façon dont vos pieds touchent le sol. Soyez conscient tandis que vous vous dirigez vers la salle de bain, vers la cuisine, le café ou le thé. Soyez reconnaissant pour l’eau dans l’évier, les oranges qui ont produit votre jus, le lait dans votre thé. Buvez lentement. Appréciez votre nourriture. Appréciez votre famille, le soleil qui pénètre par la fenêtre, la beauté que vous voyez en votre partenaire ou vos enfants. La simplicité se révèle dans la lenteur, les moments paisibles où vous pouvez voir, ressentir, goûter et toucher. Pendant la journée, prenez le temps, cessez d’être à la hâte. Vivez la journée dans le respect et l'ouverture d’esprit.

Faites un bilan honnête de votre vie. Faites le point sur ce que vous possédez et qui occupe du temps et de l’espace psychique. Considérez vos activités et vos engagements. Lesquelles parmi ces choses avez-vous réellement besoin ? Quelles sont les habitudes et les complications qui prennent de la place et vous accablent. Lesquelles reflètent vos vraies valeurs, nourrissent votre âme et touchent votre cœur ? Avez-vous besoin de cette nouvelle chose, de cette nouvelle activité, de ce qui a retenu votre attention, ou en avez-vous seulement envie ? Essayez de vous passer de ces choses pendant quelque temps. Après tout, peut-être n’en avez-vous pas besoin.

Laissez la nature vous enseigner. Dans la nature, nous sommes à l’école de la simplicité. La façon dont un arbre pousse vers le soleil, dont un chat s’étire près du feu, dont les saisons se succèdent encore et encore, infailliblement, peut nous enseigner la simplicité de ce qui est. La nature essentielle de nos propres vies — le cycle de la naissance et de la mort, de la souffrance et de la joie, de la libération, même — reflète aussi cette simplicité. Notre façon de lutter contre la mort, d’éviter la souffrance, de rechercher la liberté et le bonheur, peut rendre nos vies compliquées, mais il s’agit d’expérience en surimpression, non de ce qui « est ». Cherchez ce qui vous permet d’être en lien avec la simplicité naturelle de la vie qui se situe en deçà des complications de l’expérience humaine.

Revenez encore et encore à ce qui est simple, à ce qui ne change pas avec le temps, à ce qui toujours brille à travers le brouillard. Demandez-vous : avons-nous besoin de plus ? Avons-nous besoin de plus que la beauté d’un pommier au printemps, qu’une maison chaude en hiver, que le bruit du ruisseau qui coule, qu’une tasse de thé entre amis ? Avons-nous besoin de plus dans nos vies que l’amour ?

Pratiquer la simplicité ne signifie pas donner toutes nos choses, quitter nos emplois astreignants, emménager dans une cabane en montagne ou vivre sans électricité ni eau courante. Il s’agit simplement d’être particulièrement honnête quant à ce qui a de la valeur dans nos vies, ce qui nous alimente, ce qui nous apporte de la joie et du sens, et de nous consacrer à ces activités, ces gens ou ces choses. Bien que nous puissions finir par avoir moins de possessions ou par changer certaines de nos habitudes, la simplicité entraîne un retour, non pas un rejet – voir au-delà et en soi, au lieu de chercher ailleurs. Quand nous vivons dans la simplicité, nous constatons naturellement que nous avons besoin de moins, et que nous sommes au contraire plus ouverts à la vie.

N’ayez pas peur de la simplicité. Elle peut sembler vide et austère parce que dénuée des complexités psychologiques et des strates de besoins et de désirs accumulés. Mais notre attention et notre véritable réponse — l’émerveillement, la gratitude, l’appréciation et le respect — contribuent à transformer cette austérité en expériences humaines des plus précieuses.


Traduction : Lucie Poulin
Relecture : Michèle Le Clech

Avec l'aimable autorisation du Golden Sufi Center
Adapté du livre Spiritual Ecology: 10 Practices to Reawaken the Sacred in Everyday Life