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Carnets de rêves Humeur du jour 1 Comment

Dervish

Art: Canan Berber

Quand donc ai-je emboîté le pas d’un meurtrier ? Celui qui analyse, critique, juge, dénonce, censure, interdit — et qui finit par accuser, condamner, exécuter…
Pourquoi ai-je adopté ses mots blessants, ses paroles assassines, ce ton tranchant ? Tiré à boulet rouge,  empoisonné, mitraillé, explosé…
Même mes silences sont meurtriers.

Il me faut un remède.
J’en ai trouvé un, qui fait très vite fait son effet — avec des effets secondaires, naturellement : l’oubli s’est installé dans ma mémoire.
— Oublie, dit cette dernière. Oublie ce qui te vient de lui, les chemins tout tracés et le docte savoir.
Elle a effacé mes repères, laissé tomber ses plans… me laissant ma désorientation.
Et maintenant, que s’agit-il de faire ?
… Une bien étrange idée s’est présentée : c’est tout simple a-t-elle dit.
Il s’agit de rentrer chez toi. En toi.
Il s’agit d’un retour à soi.
Un simple retour.
Sur soi.

Mais le passage est bien étroit, entre façade, barrières et volets clos.
Et cela fait peur : il y a là quelqu’un, dans l’ombre, qu’il nous faut rencontrer et qui paraît vraiment inconvenant.
Que faire de ce côté de soi désabusé, de ce regard cynique sur la vie ? Que faire de cette dépression, de cette peur existentielle, de l’apathie, de l’orgueil ou de l’addiction ? de cet amour adultère, ces sentiments de haine ou de l’envie d’en finir ? De toutes ces émotions que l’on tait, des aspirations que l’on cache, des idées ou des intuitions qui nous viennent sans même qu’on prenne la peine de les entendre…
Sommes-nous donc vraiment sensés y faire face ? Spontanément, ça n’est même pas envisageable, le moi répugne à entrer en contact avec des choses aussi sombres ; c’est pas très clair pour lui, toute cette noirceur —et même noir clair, ça s’rait encore bien trop gris.
Ne vaudrait-il pas mieux faire demi-tour ?
Le moi acquiesce presqu’aussitôt. Pourtant, il le sent bien, son équilibre est en jeu, et le retient… Tout autant que rebuté, il est irrésistiblement attiré : les rêves, c’est vraiment fort intéressant.

Mais pour pouvoir trouver réponse, il faut cesser de se questionner.
Cesser de parler des choses.
Agir.
Passer la porte, entrer dans cet espace.
Dans notre espace.
Et se laisser surprendre.
Par la musique.
La nôtre.
Celle qui se fait entendre au plus profond de nous quand tout se tait, cette dynamique qui veut qu’on s’bouge, surtout quand on ne le voudrait pas vraiment.

Fort heureusement existe en nous un côté plein de compassion qui n’a que faire des hésitations et des peurs de notre petit moi ; juste avant qu’une opposition ne se présente, la voilà en contact avec ce que, justement, on ne voulait pas voir.
Et malgré tout ce qui nous retenait, quelque chose se met mouvement.
C’est comme si on était dansé, entraîné par les images.
Le rêve est un chaman…  A la fois remède et poison, sagesse et folie, il incarne l’esprit du temps, le problème du moment ; il porte en lui le mal du siècle.
C’est un poète.
Maudit.
Dans la défaite et dans ses pas, on devient danse.
Et l’on sombre, lentement, doucement…
et l’on “s’abîme”, lentement, doucement…
dans la désolation, la désorientation, la perdition…

Lorsque quelqu’un adhère à ce qu’il y a de plus obscur en lui, la compassion menant la danse, c’est comme s’il devenait « révolution » et retour sur lui-même, tournant soudain autour du centre — le cœur —, entrant dans une ronde comme l’astre autour de son soleil. Chacun peut ressentir alors comme un pincement au cœur, une secrète envie, et la reconnaissance que c’est ce qu’il désire au plus profond.
Alors, de l’abandon l’âme a les mots, le verbe emprunt de poésie et d’émotions. Nul autre mode ne saurait exprimer les maux du cœur, nulle autre voix ne saurait toucher si profond.

— Michèle Le Clech

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