C’est la rentrée…

Michele Humeur du jour

la rentrée

C'est la rentrée…
Avec elle, les retrouvailles, les nouveautés, les découvertes et malheureusement aussi, son quota de provocations, d'incivilités, de violence verbale, d'insolence, de railleries, d’intimidation, de harcèlement… de violence encore, physique cette fois — le tout en constante augmentation.
Cela vaut à l’école comme au bureau, sur les réseaux sociaux comme dans la rue, dans la sphère privée comme dans la sphère publique.
Qu’ils soient hauts comme trois pommes, bâtis tout en muscles, en col blanc ou que sais-je, les petits tyrans ont plusieurs choses en commun.

Petit tour d’horizon

Pour schématiser, on peut retenir deux types de p'tits durs  :

  1. Ceux qui font beaucoup de bruit et prennent beaucoup de place afin de faire suffisamment peur pour qu’on ne les approche pas (parler fort,  contredire de façon véhémente et systématiquement, tout exagérer, crier, faire du cirque, faire des vagues, prendre des poses ou des grands airs…)
    — A noter : on trouve également ces comportements en cas de négligence, de maltraitance infantile, ou de SSPT
  2. Ceux qui, comme les porcs-épics, blessent tous ceux qui s’approchent de trop près.

Différentes raisons sous-tendent ces comportements.

  • La peur de perdre quelque chose

(la face, souvent, le contrôle, très souvent, mais aussi l’affection, le respect ou l’estime des autres…)
La peur de perdre le contrôle fait partie des comportements agressifs ou défensifs. Le simple fait de couper la parole ou la route peut tenir de ce registre, comme parler sans respirer et remplir les moindres blancs, parler en même temps que quelqu'un d'autre…

  • La peur d'être blessé, heurté

Si la violence règne au sein de ma propre famille, je perçois le monde comme dangereux. Il faut donc que j'apparaisse comme quelqu'un de fort pour éviter les coups, tant je déteste être vulnérable.
Parfois, l'impression d'un danger imminent peut faire irruption, incontrôlable, irrationnelle (peur d'être abandonné(e), emprisonné(e), torturé(e) ou même tué(e)). Quelque chose est activé qui n'a rien à voir avec la situation présente. Ce type de peur peut être héritée. Elle conduit à des comportements parfois extrêmes, difficiles à comprendre pour l’entourage mais également pour celui ou celle qui en est l’auteur.

    • La honte

    Comme la peur, la honte peut être à l’origine de comportements agressifs. Elle peut être projetée sur les autres que l’on dénigre alors, que l'on moque ou humilie (consciemment ou pas), de manière à détourner l’attention d’une souffrance que l’on porte en soi (comme la difficulté à comprendre, à lire ou à écrire, le niveau d’études, la fraude ou le syndrome de l’imposteur, les origines…). Garder cette chose secrète est primordial, voire vital ; les conséquences ou les punitions encourues sont donc de peu de poids.
    — L’agressivité peut aussi venir de la honte qui accompagne certains privilèges.

    Les moqueries sont une façon de détourner l’attention des autres de l’inconfort, de la gêne, de la jalousie, de la peur ou de la tristesse que l'on ressent. Si quelqu’un possède une qualité que l’on n’a pas, on peut alors être tenté de se moquer. C'est ce que vivent certains enfants au sein de leur famille,  raillés pour les qualités qui font défaut à leurs éducateurs. Certains enfants reproduisent inconsciemment cette façon de faire, tandis que d'autres continuent d'en être victimes en dehors de la sphère familiale.

    Question d’équilibre

    Certaines personnes voient la vie comme le plateau d’une balance.
    Si elles souffrent, alors quelqu’un d’autre doit souffrir.
    Si l’on observe certains enfants dans la cour de récré, on pourra se demander avec inquiétude d’où leur vient cette
    conception de la vie qui peut par ailleurs être assortie de la croyance que, pour réussir, il faut écarter ou écraser quelqu’un d’autre. Elle peut aussi laisser croire que l’unique raison pour laquelle quelqu’un a réussi, c’est parce qu’on a échoué.

    Dans cette optique, il s’agira d’égratigner la joie des autres, de raboter leur bien-être, d’altérer leur confiance, de ternir leur image, de minimiser leur succès, de compromettre les relations, ne serait-ce qu’un tout petit peu, histoire de tendre vers davantage d’équilibre, de se sentir plus en sécurité, de tenter de se faire une place.
    Il peut aussi s’agir de rabaisser suffisamment quelqu’un pour se sentir important, fort, intelligent, efficace, ou se faire une place. La condescendance, les railleries, visent à rendre les autres vulnérables, l’idée étant de récupérer ce qu’ils ont (et que l’on n’a pas) : idées, savoir-faire, savoir-être.
    La jalousie n’est pas loin, la question du mérite est à l’arrière-plan, celle de la compétition et du pouvoir également : lorsque l’on vit dans un système hiérarchique et que l'on s'identifie à un rôle ou à un titre, il semble vital de tenir sa position, qu’elle repose sur l’ancienneté (comme l’aîné.e dans la fratrie), le grade, les diplômes, le genre, la race…

    Tout cela peut se produire dans l’agressivité et la réactivité, mais peut aussi s’exercer sous couvert de la plus exquise et savante courtoisie, à travers un discours policé, ou derrière les décisions arbitraires savamment argumentées et très élégamment amenées.
    On peut aussi prétendre (après coup) faire de l’humour.

    Au-delà de l’individu, existent aussi des codes de conduite, des règles communément acceptées ou rejetées par un groupe qui sous-tendent certains comportements agressifs. Je pense par exemple à la croyance largement répandue qu’un homme, ça ne pleure ni ne montre ses émotions. Déroger à la règle, c’est s’exposer aux jugements de la part des membres de cette communauté, voire à un déchaînement de violence ou au rejet et au bannissement (ce qui mène tout droit à un insupportable sentiment d’exclusion ou de honte). Adopter les comportements agressifs ou méprisants envers le moindre signe de vulnérabilité chez les autres (perçue comme de la faiblesse par certaines communautés) est donc parfois synonyme d’appartenance. Et la question se pose inévitablement pour la cour de récré : où donc les enfants apprennent-ils ces codes ?

    — Notons au passage que les prédateurs s’appuient parfois sur les normes sociales (être gentil, poli, agréable, etc.) dans le but de manipuler ou contourner l’instinct qui souffle de tourner les talons.

    Paradoxalement, et fort malheureusement, les coups sont parfois associés à l’attention et même à l’affection. Pour peu que quelqu’un ait grandi dans un foyer où règne la violence, qu’il l’ait subie, en ait été témoin ou en ait héritée, il est des circonstances où il la reproduit de façon incontrôlée, inconsciente ou malgré lui.  Que dire de la violence qui s’exerce intérieurement ?

    Tous ces comportements sont des stratégies, des moyens, une réponse tragique à des besoins fondamentaux.
    Mais le mal que l'on fait aux autres comporte sa part de culpabilité. Et dans le cas de harcèlement, elle est parfois endossée par ceux qui suivent le harceleur, singent son comportement, ou sont les témoins passifs du harcèlement. 

    Que faire, que dire ?

    Si l’on considère les comportements de certains enfants — ou adultes — et que l'on garde en mémoire que la peur, la terreur, la souffrance ou la honte peuvent en être à l’origine, alors on peut imaginer que cela n’a rien à voir avec celui ou celle qui en est le réceptacle.
    Si l’on observe les résultats obtenus par le système de répression et de punition mis en place à l’école comme dans la société, on sera sans doute d’accord sur une chose, cela ne fonctionne pas et n’empêche aucunement la récidive. Certains pensent même qu’il la favorise.
    Sans excuser ni passer outre les paroles ou les actes, quid de l’idée de changer nos méthodes, de faire la distinction entre individus et comportements, et d’essayer de voir au-delà de ces comportements ?
    Il est fort à parier que, si nous le faisions, nous verrions des enfants ou des adultes en difficulté, en perte de confiance ou en souffrance, des enfants ou des adultes isolés, en manque de soutien, et dès lors en peine de gérer les émotions qui les habitent.

    Face aux comportements tyranniques, deux possibilités : les exacerber ou faire en sorte de les désamorcer.
    Je préfère la seconde option.

    Je me souviens d’un élève de 3e. Il était dans une rage folle. Mâchoires serrées, il allait et venait comme un lion en cage.
    Je mesure 1.56 m, il devait bien faire 1.80 m.
    Si la sagesse veut que l’on fasse certains choix dans des certaines situations , elle n’en soulève pas moins des montagnes.
    — Ça a l’air difficile aujourd'hui…
    Je n’attendais pas de réponse. Je posais juste une observation. Avec douceur. Avec, aussi, une pointe d’inquiétude à son sujet.
    Il s’est arrêté, s’est adossé au mur.
    — Vous n’avez pas idée.
    La tension dans les bras, le haut du corps et les mâchoires semblait être retombée d’un coup.
    Silence…
    L'atmosphère est lourde de non-dits, de ras-le-bol, d'impuissance, de tristesse… de fatigue surtout.
    — Tu veux raconter ?

    Derrière les provocations dans la salle de classe, derrière l'insolence, les insultes à la cpe, les cris, le mutisme face au Principal, derrière l’absentéisme scolaire, la détresse humaine : un père alcoolique, suicidaire peut-être, qu’un adolescent ne pouvait se résoudre à laisser seul certains jours, un adolescent qui s’endormait parfois au petit matin, harassé après une nuit blanche passée à s’inquiéter, à surveiller, à guetter les prochains cris, les prochains bruits, la prochaine casse… Un enfant épuisé, seul, responsable d’un adulte et protégeant un secret de famille et, peut-être aussi, la dignité d'un père.

    Faire taire, chercher à rabaisser, punir, exclure, exacerbe les réactions. Cela fait de nous des agresseurs.
    L'idée est plutôt de faire en sorte que ces enfants puissent prendre conscience de ce qu'ils font tout en sauvant la face.
    Des questions posées « entre 4-z-yeux » ou des mots de compassion sont souvent plus efficaces qu’une confrontation devant témoins (qui revient à mettre de l'huile sur le feu). 

    — Je suis désolé(e), vraiment, si quelqu’un t’a fait du mal.   
    — Je suis vraiment désolé(e) que tu te sentes en difficulté, mais je sais une chose : cela n’a rien à voir avec X__, n’est-ce pas ?
    — Je ne sais pas qui t'a fait du mal pour que tu agisses comme ça, mais je sais que ce n'est pas X__. Est-ce que je me trompe ?
    — Est-ce que tu te sens plus à l’aise, plus grand ou mieux accepté quand tu fais ça ?
    — Il se passe quantité de choses quand on rentre chez soi. Et il arrive que certains d’entre nous ramènent la souffrance à l’école
    (*)… Je serais contente d'en parler avec toi… si tu le sens… Accepterais-tu d'y réfléchir ?
    — Personne n’est en danger si tu restes tranquille ou si tu fais preuve de gentillesse, personne ne sera puni ou moqué.
    — As-tu peur que quelqu’un te fasse du mal si tu te montres gentil ?
    — Je suis sûr(e) que les autres te trouveront toujours cool si tu restes toi-même.
    — J’aimerais te poser une question. Mais avant, je voudrais te dire que je connais certains tours : répondre à côté, faire comme si on ne comprenait pas, faire comme si la question était bizarre ou mal formulée, rire d’un mot, tourner la question en dérision, ouvrir de grands yeux et jouer les étonnés, garder le silence et jouer la montre…  Je préfèrerais, si tu es d’accord, que tu me dises simplement que tu es embarrassé, que la question soulève d'autres questions, que tu as besoin de temps pour y réfléchir, que tu ne comprends pas, que tu n'as pas planché là-dessus…
    (ou, si c'est sur un plan personnel : que ça soulève trop d’émotions, que tu es gêné, que tu préfères éviter de répondre ou que tu préfères éviter de répondre pour le moment). Cela te semble-t-il jouable ?

    Offrir de l’empathie pourrait-il être une des solutions ?

    — © Michele Le Clech

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    Il n'appartient pas à l'enfant qui en est la cible de mettre un terme au harcèlement. C'est du ressort des adultes.
    La collaboration entre adultes — parents, famille, enseignants et personnels non enseignant —, est de ce fait primordiale.
    Les enfants apportent à l'école ce qu'ils ont vécu à la maison et peuvent exprimer une forme de violence dont la cause est inconnue des enseignants. Cela est vrai dans l'autre sens : les enfants rentrent à la maison pleins de l'atmosphère de l'école ; ils utilisent peut-être le langage que les enfants parlent entre eux, ou celui qui est tenu par certains enseignants, comme ils peuvent reproduire la violence dont ils ont été témoins ou celle qu'ils ont subie.

    Quelques signes qui peuvent indiquer qu'un enfant est victime d'intimidation
    - a peur d'aller à l'école ou de rentrer à la maison seul(e) ou à pied
    - ne veut pas aller à l'école, quitte l'école ou sèche des cours
    - se plaint d'être malade les matins d'école
    - problèmes digestifs, eczéma, maux de tête fréquents, perte de cheveux, problèmes hormonaux
    - rentre de l'école avec des vêtements déchirés, un sac en désordre et abîmé
    - est renfermé(e) ou fuyant, semble avoir peu d'énergie, a les yeux cernés, répond du bout des lèvres (a peur de "craquer" ou a peur des représailles s'il se confie)
    - a peu d'appétit, a perdu du poids (ou le contraire), recherche les sucreries
    - pleure avant de s'endormir, fait des cauchemars, a du mal à s'endormir
    - sursaute facilement
    - perd ses affaires (casquette, sweatshirt, livres, trousse, téléphone, etc.)
    - vole ou demande de l'argent (pour faire face au racket), perd son argent de poche
    - ne veut pas fêter son anniversaire à la maison

    Quelques signes qui peuvent indiquer qu'un enfant se comporte de façon agressive à l'école
    - se met facilement en colère
    - agressif envers ses proches
    - rentre à la maison avec de l'argent sans pouvoir expliquer d'où il provient
    - rentre à la maison avec de nouvelles choses (casquette, sweatshirt, livres, trousse, téléphone, etc.)
    - parle de ses nouveaux amis mais ne les présente pas
    - est très populaire, ne respecte pas les règles (surtout à l'école)
    - parle des autres de façon moqueuse ou méprisante