A toi, petite…

Michele Non classé

… qui me précède sur les chemins de l'âme…
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Que de patience il te faut pour m'apprendre à désapprendre ce qu'on a voulu t'inculquer !
Que de courage il te faut pour laisser voir les blessures qui en ont résulté, pour exprimer la souffrance et me la faire vivre, à cœur ouvert.
Que de détermination pour me faire comprendre que les côtés que le monde juge si sévèrement — et que je déteste de moi par conséquent — sont justement là, comme autant d'amis, pour te protéger.
Il faut toute la force de ton innocence pour m'aider à parcourir le monde avec compassion et reconnaître, derrière les attaques, l'indifférence, les jugements et tout ce que je peux considérer comme violent, ces mêmes blessures dont tu as tant souffert — et deviner aussi, derrière les masques, des cicatrices bien plus profondes.

La "vraie vérité" qui t'habite me relie au monde, celui de l'âme profonde. Je m'applique donc à apprendre ton langage.
Que dis-je ? Tu parles tant de langues qu'il me faut reconnaître la pauvreté de celle dont j'ai l'usage.
Que tu chuchotes ou que tu hurles, il est à peine croyable que je sois en peine de t'entendre. Et quand l'émotion te paralyse ou que tu sombres, je réalise avec consternation que si je ne te perdais pas de vue si souvent, je le lirais sur ton visage… et je saurais…
Tu t'exprimes en silence, de tout ton petit corps, de tout ton petit être, et avec tant de force parfois, qu'il m'arrive de détourner le regard ou de prétendre que je n'ai rien vu, rien entendu. Quelquefois, ta terreur est si grande que je m'enfuis avec toi, sans demander mon reste et en plein désarroi.
Et je m'en veux.
Je nous en veux.
Moi d'être si démunie, toi si craintive.
Nul ne m'a appris, vois-tu, autre chose que la fuite ou l'évitement et il m'arrive d'être tout aussi interdite que toi. Le passé en héritage, c'est bien lourd pour de frêles épaules, et la solitude de l'enfance l'amplifie.

Reconnaître mon impuissance m'a fait cadeau d'une chose précieuse toutefois : nous ne sommes pas seules. Il y a dans ce monde bien d'autres petites filles, certaines dans un corps d'adulte (le genre importe peu). Tout comme toi, elles craignent l'inconséquence, la violence, le côté imprévisible, instable, la brusquerie et l'exigence de l'adulte, quand tout en elles réclame la douceur, la tendresse, la sécurité, le calme, le respect et le choix.
Tout comme toi, elles ne comprennent pas les codes. Sont-elles joyeuses, enthousiastes, créatives, brillantes, ravissantes, charmantes ou charmeuses, les voilà rabrouées, critiquées, corrigées, moquées… exploitées. Affichent-elles un air triste ou désespéré, boudeur, querelleur ou affirmé, sont-elles exubérantes ou en retrait, dans la retenue ou carrément mutiques, un même esprit les jugent, les évaluent ou les méprisent, les diagnostiquent, les médicamentent. Cherchent-elles à plaire, à ne pas déplaire, aiment-elles danser, chanter, jouer, rasent-elles les murs, bravent-elles les codes, les interdits, gardent-elles le silence, lèvent-elles-baissent-elles les yeux, rien n'empêche qu'elles soient punies, brutalisées, mutilées, enfermées, vendues, enlevées, prostituées, violées, voire tuées.
Et je ne crois pas, non, que l'objet de notre haine en dise long sur qui nous sommes ; elle invite bien plutôt à questionner ce qui, de génération en génération, conduit à de telles abominations — et à y mettre un terme.

Être vue dans sa vérité est dangereux, les cicatrices en témoignent. La leçon fut dure mais tu l'auras compris : pour être acceptée, il s'agissait d'avancer cachée. J'aime la détermination, la force de vie qui t'anime. Chaque pas est un pas vers plus de vérité, d'authenticité, de partage, et ta soif est si grande que tu ne m'accordes nul repos ; je te comprends, vérité et authenticité ont un goût inimitable.
Et elles rendent libre.
Grâce à toi, chaque épreuve de vie est l'occasion de voyager à travers l'espace et le temps, nous arpentons donc régulièrement les difficiles et tortueux sentiers de la mémoire. Je suis émerveillée par ton habilité à te remémorer, non seulement les événements, les émotions, mais les détails : un regard, un geste, un son, une couleur, une odeur, un objet…  Et je me demande bien ce qu'est ce puissant sortilège qui nous conduit, adultes, dans les brumes de l'oubli. Petit à petit, tu m'invites à renouer avec ces mémoires oubliées. Je nous ai fait la promesse, te souviens-tu ? de ce devoir de mémoire. Il est étrange — mais pas tant finalement —, que ce devoir soit si vite devenu plaisir. Il me semble que confiance et communauté y sont pour quelque chose. Nous ne sommes plus seules.
Ta petite main, on dirait, a trouvé ce qu'elle cherchait depuis toujours.

© Michele Le Clech