Du temps au Temps

Michele Humeur du jour Leave a Comment

L’esprit qui meut désormais nos sociétés divise, oppose, hiérarchise, calcule, contrôle, "normalise" (*).
Il pollue la planète toute entière, dessèche nos cœurs, et menace plus que jamais de nous dresser les uns contre les autres.

A travers les écrans dont il est si friand, le champ de notre perception s'est réduit. Et si l'on n'y prend pas garde, notre capacité de réflexion risque de s'appauvrir, celle de mémoriser et d'approfondir aussi. Les stimulations incessantes nous rendent de plus en plus dépendants, et il nous est de plus en plus difficile de mener une tâche à bien, avec patience et attention.
Ce que l'on voit dans les yeux de quelqu'un qui vient de passer un laps de temps certain sur le net, glissant d'un sujet à l'autre, d'une tâche à l'autre, est édifiant : le contact avec la Terre connaît des micro-coupures (ou est momentanément perdu), la conscience, saturée, semble errer dans un monde de données aussi éclectiques qu'à terme inutiles… voire dangereuses. Le media multitasking a ceci de terrible qu'il laisse une impression de perte ou d'absence : hiatus et blancs sont de plus en plus fréquents dans les échanges, personnels ou professionnels. Votre interlocuteur est physiquement là, ou "au bout du fil", mais psychologiquement absent.
Grand consommateur d’informations (unilatérales s’entend), cet esprit dé-colore notre monde à coup d’algorithmes, et sait si bien organiser et déséquilibrer le flux des informations que certaines de nos émotions ne nous appartiennent plus, biaisées à notre insu par ces mêmes algorithmes qui soutiennent une course incessante au profit. Le ping-pong est ainsi devenu le nouveau jeu à la mode : renvoyer la balle, lestée de données et d’opinions, devient quasi systématique, comme si contredire était plus important que d’essayer de se comprendre.
Que sait-on encore de l'empathie ?
Si j'en crois les études,  elle a diminué ces cinquante dernières années… à mesure que le narcissisme augmentait.
Culture-écran, solutionisme technologique, immédiateté, finitude et rendement, ça lui parle aussi.
Car il exploite aussi.
Et s’il excelle à extraire, il excelle aussi à distraire, tant, et si bien, que nous sommes aujourd'hui dans une culture de la distraction, un peu plus éloignés de nous-mêmes chaque jour, un peu plus coupés des autres aussi — éloignés surtout du monde de l'âme, et donc à mille lieues de ce qui importe au plus profond.

Et tandis que nous sommes ainsi occupés et distraits, inconscients de la charge virale qui circule (The Social Dilemma est un documentaire plutôt éclairant sur le sujet), nous sommes toujours davantage exposés aux contaminations en tout genre, grand sujet d’actualité.
Mais si l’on parle beaucoup de virus, de variants et du système immunitaire, on évoque peu les charges virales qui conduisent à l’infection psychique. En cette période de crise, des traumas non résolus sont pourtant réactivés à grande échelle, de même l’angoisse qui les accompagne, le désespoir, la frustration, l'impuissance, la rage…
Et, comme pour tout trauma, le besoin de faire sens, de comprendre (quitte à adopter les explications les plus saugrenues ou les plus nuisibles envers soi : je suis un.e moins que rien, une erreur, je ne suis pas digne d'être aimé.e,  je n'ai besoin de personne pour m'en sortir…).
C'est aussi le besoin vital — et souvent inconscient — de se protéger et d'éviter à tout prix de revivre semblable expérience… à tout prix…
Et pour cela, mille et une solutions : revêtir une armure, entourer son cœur d'un mur de pierres, ne plus jamais faire confiance, faire semblant, s'effacer, s'imposer, ne jamais se mettre en colère (ou l'inverse)…
Autant de stratégies que d'événements traumatiques, autant de croyances aussi : celles qui nous laissent croire qu'il faut sans cesse se battre, se méfier de tout le monde, démontrer sa valeur, que l'amour se mérite, se négocie ou s'achète, qu'il est inaccessible… 
Quant à l’isolement, qui rend tout cela si difficilement supportable, il est parfois si présent que l’on est capable de tout pour y échapper — y compris se mettre en danger, sans être en mesure d'anticiper les impacts ou de les prendre en considération ; mais aussi fuir encore et toujours pour éviter le pire, tout laisser en suspend indéfiniment, faire de l'intransigeance un mode de vie…

C’est peut-être aussi la peur qui se réveille, celle d’être piégé, celle de perdre une liberté que l’on croyait chèrement acquise, celle de repasser par la case enfer, humiliation, terreur, chagrin, solitude…
Nous adoptons très souvent les mêmes stratégies qu’autrefois, histoire de survivre ou de gagner du temps pour mieux nous positionner intérieurement. Par exemple, plus nous sentons que nous nous rapprochons de quelqu'un (y compris nous-même) plus nous adoptons des comportements d'évitement : silence, oubli, distance, critique… distraction… Nous faisons preuve d'une très grande créativité dans ce domaine.
Et comme avant, des tendances s’opposent dans la psyché : liberté versus sécurité, besoin d’appartenance versus intégrité, loyauté versus légèreté ou protection… Comme avant, les vieux conflits se réveillent et rendent difficile notre capacité à faire face : nous ne voyons pas ce qui est réellement en jeu, nous ne savons pas que, parfois, passé et présent s'entremêlent. 

Ne hâtons pas le papillon

Si le conscient tient bon tandis que certaines parts semblent à l’agonie, s'il veille à n’être pas lui-même vecteur de l’infection psychique, il reste qu'un côté grégaire et inconscient peut encore lui faire balayer toute prudence ; le besoin d'appartenance est si fort !
Parfois, l'infection est telle que, saisi par les émotions du passé, le moi remet en question la médecine même qui pourrait l'aider, et file droit vers un remake des événements passés, sans s'être réellement impliqué.

L’individuation, à cet égard, fait peur : nous sentons confusément que cela demanderait — au moins pour un instant —, d’écarter le point de vue de l’ego, de l’écarter et de se laisser toucher par ce qui monte de la Profondeur, au risque d’en être transformé. L'âme, il faut bien le dire, ne reconnaît pas l'expertise dont se targue le moi.
Aussi longtemps qu’il ne reconnaît pas “ce qui le dépasse infiniment”, l’ego est comme paralysé, bloqué : le système de défense qui s'est mis en place il y a longtemps pour protéger son intégrité, cette même intelligence qui l'a protégé hier, ne lui permet pas la souplesse aujourd'hui nécessaire. Une impérieuse nécessité l'habite : se débarrasser des sentiments destructeurs qu'il ne s'explique pas toujours, se délivrer peut-être aussi du poids qui pèse sur notre humaine condition.
On le comprend.
Mais, infecté par l'esprit de notre époque, impatient et sans cesse distrait, le moi court ici et là, avide de data qu'il amasse et survole tout au plus. Il ignore que ce qu'il cherche viendra en son temps, par des voies qui lui sont encore inconnues, mais pressent instinctivement que la connaissance de soi peut être éprouvant. En quête d'une solution qu'il veut rapide et efficace, il ne sait pas les bienfaits de la contemplation.
Il ne sait pas que la lenteur est un baume pour son âme blessée. 
L'Âme, il est vrai, a ses propres voies, à des années lumières des velléités de l’ego qui ne semble pas toujours capable de l’accepter, ni même de le voir. Que pourrait-il sortir de bon de nos blessures les plus profondes ?

Difficile est aussi l’acceptation du rythme et du temps de l’inconscient, face à la glorification de la vitesse et de l'instantané.
— I'm afraid I'm running out of time (**), Michele, me disait un ami rêveur.
Phénomène de Nature toutefois, le Temps du rêve ne saurait hâter les choses. Si nous acceptons son tempo, si nous acceptons de donner de notre temps au Temps, nous sommes souvent surpris de constater que le temps après lequel nous courons peut avoir goût d'éternité. Et c'est depuis cet espace Temps que nous avons accès à une vision globale de l'instant, c'est depuis cet espace que les choses se transforment en profondeur à l'intérieur de nous puis, par résonance, autour de nous.
C'est la raison pour laquelle les rêves semblent insister sur le laisser advenir, la non interférence, l'approfondissement. Et c’est un choc pour le conscient que cette rencontre avec l’esprit des profondeurs. Dans l’affirmation, dans la prétention parfois pour compenser la désastreuse opinion qu'il a de lui, il pense par mimétisme en noir et blanc, tandis qu’une infinie palette de couleurs s’offre à lui qu’il ne voit pas. Et comment le pourrait-il quand ses aînés, qui ont eux aussi hérité des blessures des générations passées, ne la voient pas non plus ? Comment le pourrait-il quand le faux-semblant imprègne le système ambiant ?

L’âme, me semble-t-il, attend que nous payons de notre personne et que nous investissions de l’énergie et du temps pour comprendre ses messages. Car outre ce qui influence notre vie, ils reflètent aussi ce qui se passe et dans notre cercle proche et à plus grande échelle encore : mouvements de société, crises politiques ou religieuses, catastrophes climatiques.
Les rêves mettent en images ce qui nous affecte parfois au niveau viscéral sans que nous soyons conscients de l’origine de nos troubles. Ils montrent les structures dont nous sommes prisonniers, dénoncent la folie de notre société et l'esprit dérangé qui tente de contrôler et d'imposer une volonté en mode binaire.
Les enjeux actuels dépassent de beaucoup notre capacité à y répondre, aussi les rêves se font-ils insistants pour tenter de réveiller notre conscience endormie, nous alerter sur notre responsabilité à titre individuel, mais surtout, toucher notre cœur, montrer le chemin et suggérer des actions qui nous ressemblent infiniment.
Qui nous rassemblent aussi.

Les rêves semblent ainsi rappeler que chacun d’entre nous a un lien privilégié avec l’inconscient et que de ce lien naît une réponse unique et personnelle aux problèmes de notre époque. Si nous oublions la capacité de la psyché à se guérir elle-même, nous ajoutons à la réponse collective, conglomérat de traumas réactivés et de solutions toutes faites.
Dès lors que nous l'oublions, nous risquons également de priver les autres de l’accès à la source de vie. C'est pourtant en nous tournant vers elle, en nous engageant et en nous impliquant de notre mieux, que nous pouvons à mon sens initier un futur qui n'est pas la réplique inconsciente du passé, mais se crée, d'instant en instant, à travers des milliards de petits riens.

— Michele Le Clech

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(*) Sur certaines plateformes, entre 70 et 80% des contenus que nous regardons  sont déterminés par des algorithmes.
(**) "J'ai peur de manquer de temps, Michele"

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