Art: Manon D.

Rêves et confinement

Michele Non classé

L’un des effets du confinement est un soudain reflux d’énergie — reflux d’autant plus brutal que notre société goûte fort peu l’introversion et ne connaît pas grand chose à la "descente énergétique" ni à la transition vers un mode de vie résilient.
Le confinement est donc l'occasion pour l’énergie vitale de tendre vers l'équilibre. Beaucoup d’entre nous ont constaté par exemple que les rêves étaient plus présents, tout surpris d’en bénéficier, curieux de savoir ce qu’ils peuvent bien vouloir dire — voire irrités par leur côté irrationnel.
Il est beaucoup plus facile, il est vrai, de s’en rappeler quand la sonnerie du réveil n’interfère plus et qu’on retrouve un rythme plus adapté à sa nature.
Ceux qui souffraient d’un manque crucial de sommeil, et dorment actuellement de tout leur saoul, connaissent ce que l’on appelle le rebond REM qui se produit après une période de privation et voient leurs nuits peuplées de rêves.
Idem pour ceux qui aiment "un peu trop" leur lit, qui s’ennuient et somnolent : ils sont parfois envahis par de nombreux rêves.
A contrario, les malheureux introvertis qui chérissent tant leur solitude ont souvent bien du mal à supporter une présence quasi constante autour d’eux. Incapables désormais de se ressourcer, ils dépérissent petit à petit et il arrive même que le flot d’images se tarisse, les coupant de la Source.
Enfin, certains d’entre nous ont beaucoup de mal à dormir : la peur d’être contaminés, par exemple, les maintient éveillés. Le danger réclame que nous soyons en alerte, notre système nerveux est programmé pour cela. Cela peut toutefois tourner à l’hypervigilance et l’endormissement tarde à se produire, avec d’autant plus de difficultés que cet état se rapporte à d’anciens traumas.

Mode survie

La pandémie réveille de fortes émotions. Le nombre de morts à travers le monde, l’idée de perdre nos proches, le manque de moyens, le chômage, la perte des repères, la pénurie qui nous guette, sont enregistrés par notre système nerveux comme des menaces. Nous nous sentons impuissants, agités, agressifs, apathiques, résignés ou perdus — ou un mix de tout cela.
Et quand l’inconscient est activé de la sorte, le risque est grand d'être contaminés ou de contaminer psychologiquement autrui : l’émotion est extrêmement contagieuse.
Le confinement ne permet souvent pas de prendre les distances nécessaires, non plus d'avoir accès aux activités ou aux échanges d'ordinaire soutenants. Il accentue par ailleurs les inégalités, le sentiment d'injustice ou d'impuissance.
Il n'est donc pas rare que la violence augmente.
De fait, la violence "quotidienne" et les "douces violences" explosent, changent de visage, et deviennent ce que l’on appelle dorénavant la violence "domestique".

Dans notre monde dit civilisé, l’agressivité et la violence sont souvent la réponse à la souffrance ou à la peur. Pour une obscure raison, le droit d’exprimer peur ou souffrance semble en outre être refusé aux êtres humains qui naissent homme ; garder le contrôle est donc une obsession qui ne lâche pas comme ça.
A l'inverse, la peur peut nous paralyser. Sans bien réaliser que nous sommes en état de choc, nous nous étonnons de n’avoir plus de motivation aucune. Nous avons souvent l'impression d’être seuls à éprouver de telles choses, nous nous reprochons notre manque de volonté ou de discipline… et nous nous faisons même violence pour nous re-motiver.
L’idée de performance ne lâche pas non plus comme ça : nous avons été éduqués au nom du "progrès" pour produire (et consommer). Cela n'aide pas.

Les rêves

Sur le plan physique, les moments où nous rêvons sont les moments où la régénération de notre système immunitaire se fait.
Sur le plan intérieur, le Faiseur de rêves (ou l'inconscient pour les plus "rationnels" d'entre nous) nous invite à accueillir ce qui s’agite sous la surface.
Certains rêves sont puissants (terrifiants parfois) et certains se réveillent le cœur battant, imprégnés jusqu’à l’os de l’atmosphère du rêve — l’intensité est l’une des raisons pour lesquelles nous nous en souvenons davantage.
Face à de tels rêves, nous avons naturellement tendance à projeter toutes les images sur ce qui a trait au coronavirus. Dans certaines situations, les rêves amplifient en effet la menace — ou nos émotions — nous invitant à davantage de conscience… ou de réalisme.
Si nous nous arrêtons plus longuement sur l’enchaînement des images, nous découvrons cependant que, très souvent, l’émotion principale a sa source ailleurs, ou prend racine dans un lointain passé, interférant avec notre réalité.
La terreur, la colère, l’angoisse, la tristesse, l’impression d’un vide abyssal sont difficiles à accueillir. D’aussi loin qu’on s'en souvienne, elles ne l’ont peut-être jamais été. Elles offrent cependant la possibilité de mieux se comprendre, la possibilité aussi de renouer avec des qualités que nous avons parfois sacrifiées dans un souci d’appartenance, pour préserver l’harmonie au sein de la famille ou, simplement, pour se faire une place dans un monde qui nous semblait à mille lieues de ce que nous sommes en réalité.
Nous ignorons toutefois comment accueillir ces émotions.

Nous redoutons leur intensité.
Nous ignorons surtout à quel point elles sont répandues, à quel point nous sommes tous affectés.

Trauma collectif

Le virus est le levain des histoires que nous nous racontons, et l’émotion qu'elles véhiculent est particulièrement contagieuse. Ces histoires se répandent rapidement — d’autant plus rapidement qu’elles ne sont pas rationnelles mais résonnent avec une part inconsciente de notre être, une part d’ombre parfois, une part traumatisée la plupart du temps.
Notre monde semble assis sur le dos d’un gigantesque et redoutable animal qui menace à tout instant de tout renverser. Je veux parler du trauma collectif qui s’étend sur les siècles et va de pair avec la perte d’âme, la peur irrationnelle et le manque de compassion qui nous habite faute d’en avoir reçu. Il est, dans chaque pièce où nous nous retrouvons, l’éléphant que nul ne voit et qui, pourtant, nous soulève d’émotion ou nous écrase suivant les circonstances.
Et les rêves nous alertent à ce sujet.
Sous la plume de Jung en 1953 on peut lire :

Les grands dangers qui menacent la vie de millions d’hommes ne sont pas de nature physique, ils ne sont autres que la folie et les méthodes diaboliques qui provoquent des épidémies psychiques chez des masses sans défense sur ce plan là. La pire des maladies ou la plus grande des catastrophes naturelles (tremblement de terre, raz de marée, épidémies) sont sans commune mesure avec le danger que l’homme peut être aujourd’hui pour l’homme.

Comme nous partageons la même inconscience, nous ne sommes pas immunisés contre les vagues d’émotion. L’épidémie — psychique cette fois —, se répand donc rapidement et à notre insu. Elle vient en résonance avec la part de trauma que chacun porte en soi, que nous en ayons hérité ou qu’il ait été perpétré de façon répétée dans notre enfance ou isolée.
La puissance du collectif est redoutable, et elle l’est d’autant plus que nous sommes inconscients de nous-mêmes.
Les Anciens voyaient dans certains rêves des messages pour la tribu et ils les partageaient. De nombreuses découvertes sont nées d'un rêve. De Par ailleurs, de nombreux rêves, très intenses eux aussi, sont empreints de sérénité, de calme, d'amour. Lorsque nous rêvons ensemble, les yeux ouverts, le meilleur de l’humanité voit le jour. De nombreux mouvements de solidarité naissent partout dans le monde aujourd'hui. Notre besoin d’appartenance est immense, notre côté altruiste l'est aussi, nous avons donc besoin d'agir, d'entretenir les liens ou d'en tisser de nouveaux.

Ombre

Invisible, dangereuse, l’émotion est à l’image d’un virus : suffisamment puissante pour nous affecter psychiquement, suffisamment pathogène pour nous affecter physiquement (psycho-soma).
Nous n’avons pas appris à accueillir ce qui est, nous n’avons pas appris le subtil art du reflet, et ce qui est activé à l’intérieur de nous, nous le projetons donc la plupart du temps..
Nous critiquons ainsi certaines personnes pour quelque chose que nous faisons ou ne faisons pas, comme nous pouvons aussi admirer quelqu’un pour ses qualités, ne voyant pas qu’elles sont aussi en nous. Nous reprochons à l'être aimé ses attentes, irrités que nous sommes par les besoins de notre propre âme ou inconscients de notre propre dépendance affective — ou bien nous lui reprochons son manque d'écoute, ne voyant pas que dans l'art du monologue nous sommes passés maîtres.
Il s’agit là de notre part d’ombre, de la paille dans l’œil de notre voisin.
Le monstre (ou la star) est toujours de l’autre côté de l’océan, de la frontière, de la rue ou de l'écran…
L’ombre fait peur, ou fascine.
Elle nous répugne aussi.
Qu’elle soit personnelle ou collective, on l’évite donc avec soin.
Sans la reconnaissance de cette ombre toutefois, nous sommes coupés en deux, et sans la reconnaissance et la prise en compte de la souffrance ou du désarroi qui en résultent, ces derniers deviennent autonomes et si profonds qu’ils font le lit de bien des maux.
C’est ce type de contamination qui nous menace à présent sauf si nous nous rappelons que ce n'est qu'un aspect de la réalité.

Quelle réponse pour l’avenir ?

Il me semble que l’un des remèdes au mal de ce siècle réside certes dans l’exploration de nos propres abîmes, dans l’accueil des mouvements du cœur, dans le retrait des projections, dans le dialogue avec notre ombre… mais elle est aussi dans la prise en compte de l’immensité, et donc de la dangerosité, du trauma collectif.
La reconnaissance de la violence qui nous habite et que nous répandons autour de nous sans être en mesure ni d’en prendre la responsabilité, ni donc d’y mettre un terme, nécessite un vaste conteneur. La reconnaissance de l'impact que nos actes ou nos paroles ont sur les autres aussi. La reconnaissance de la violence dont nous avons souffert aussi. Tout cela a besoin d'être reconnu et nommé(1).

Nous ne pouvons pas y arriver seuls.
Nous avons besoin d’être vus, et de l’être d’une façon aimante, bienveillante.
Nous avons aussi besoin d’être vus, entendus, accueillis par la communauté pour ce que nous sommes, de goûter à la bienveillance naturelle de l'être humain.
Nous avons besoin d’une communauté, d'une famille élargie, bienveillante, engagée, capable de nous accueillir dans notre entièreté et de saluer notre participation au grand concert de la vie. Nous avons besoin de visages amis pour pouvoir confier nos blessures, nos peines, notre souffrance. Il peut s’agir d’un petit cercle, d’un groupe de parole, d’un groupe d’amis.
Une communauté engagée est capable de faire face à l’esprit dénaturé (et à courte vue) qui nous a formatés et coupés de notre âme. Cet esprit demande lui aussi à être vu — je parle de ses limites, de sa prétention, de sa cruauté, et des effets destructeurs qu’il génère lorsqu’il prédomine. La communauté — surtout sous la forme du cercle — est un puissant remède pour le débusquer et pour ôter le poids qui pèse sur nos épaules : le risque est grand en effet qu’il ne se retourne contre nous, fort de ses principes réducteurs, de ses normes, de ses jugements et de ses dogmes, et que nous en restions au niveau personnel. La honte et la culpabilité qu’il attise nécessitent un conteneur. Lorsque nous prenons conscience de l’impact désastreux qu'il a eu sur le monde, de sa déshumanisation— dont nous participons —, la souffrance est immense et réclame, non pas de porter un masque, pas plus la distanciation, non plus de gestes barrière, mais tout un village pour pleurer.
Nous sommes des êtres généreux de nature.
Nous avons besoin de compassion, d'amour, de gentillesse, de tendresse, de douceur, d’empathie, d’humilité. Nous inscrire dans une communauté qui cultive tout cela est libérateur et nous fait prendre conscience que, loin d'être une faiblesse, les larmes nous unissent dans une force tranquille. Cela nous fait également prendre conscience que l'Amour augmente en se partageant.

Boussole

Pour avancer, nous avons besoin d’une boussole : celle d’un cœur assorti de raison. Et le rêve est à mes yeux cette précieuse boussole.
Elle nous permet de naviguer en nous-mêmes ainsi que dans un monde en constante interaction, de plus en plus conscients de nos actes et de leur impact, de plus en plus conscients de l’inter-connectivité de toutes choses et de plus en plus humbles devant l’impossibilité d’embrasser l’immensité, reconnaissant dans chaque visage un reflet de nous-mêmes, un ami, un messager, un étranger dont nous sentons qu’il serait bon de faire la connaissance.

Je ne crois pas, comme certains l’avancent, que nous devrions faire preuve de « davantage de raison ».
La raison a par trop échoué et dans bien des domaines.
Elle n’est pas ce qui permettra la résilience.
Elle n’est cependant pas notre ennemie. Elle nous aide à faire le tri dans ce que nous avons déjà accueilli. Elle éclaire les énergies déjà présentes  — et non plus réprimées ou exclues comme auparavant.
Elle protège ce qui est unique à l’intérieur de nous, et se concentre sur la partie indestructible de notre être, la part d’âme qui participe du ciel et de la Terre, celle qui transporte les montagnes(4)…

Nous ressentons pour beaucoup la nécessité de restaurer notre lien à la Nature, d’écouter ses messages, de l’honorer.
Les rêves sont pour moi une école qui permet de s'inscrire dans une vision plus large, plus naturelle et surtout plus respectueuse de la vie. Je ne crois pas qu’un "retour à la normale" — qui serait un retour à l’éradication, à l’exploitation, à la lutte, à la guerre, à la destruction, et donc à davantage de pouvoir "sur" — soit ce à quoi nous aspirons. Il me semble au contraire, qu'au plus profond de nous, nous savons la gravité du moment et ses conséquences.

Le rêve est pure nature, il est l’expression de la Nature Elle-même. Il nous relie à nous-mêmes et, par là-même, nous relie à la Nature. L'effet du covid-19 sur l'être humain me rappelle le rêve d'un homme dans lequel la Terre était presque entièrement recouverte de plastique et que ce n'était qu'une question de temps avant qu'elle ne s'asphixie. La destruction des forêts — poumons de notre planète — participe aussi de la difficulté à respirer.
Les rêves nous rappellent aussi combien nous sommes différents les uns des autres et si semblables à la fois. Ils nous font goûter de notre insignifiance comme de notre dessein : à quoi bon chercher à devenir églantier si nous sommes faits d’un bois de chêne ?
Les rêves nous invitent à offrir les fruits ou les fleurs qui sont les promesses et le devenir de notre Nature véritable. Ils nous invitent aussi à ralentir, à changer de mode de vie, à prendre soin les uns des autres. Ils nous apprennent, en définitive, à devenir humains. La bienveillance aussi est terriblement contagieuse.

Les rêves, enfin, parlent le langage de l'âme. Ils revisitent nos croyances — notamment l'idée de séparation. Ils nous donne et accès à une autre source de connaissance — incluant le non-savoir — qui s'apparente au Féminin, au réceptif, à la capacité de prendre soin, à l'humilité. Et c’est, à mon sens, à partir de cette source-là qu’une transformation en profondeur est possible, c’est à partir de cette source-là que nous pourrions peut-être guérir du trauma, individuel et collectif et éviter, qui sait, que les innombrables et innommables catastrophes, qui sévissent déjà sans que le monde ne s'en émeuve(2), ne finissent par tuer l'humanité tout entière.
Saurons-nous voir dans cette crise la porte qui donne sur l'Unus Mundus et faire preuve d'attention les uns envers les autres ?
Saurons-nous faire preuve de compassion envers nous-mêmes lorsque nous serons si défaits, si perdus, si désorientés, que seule l'acceptation inconditionnelle de ce qui est sera la porte de sortie  ?
C'est quelque chose dont je ne doute pas : ce miracle se produit à petite échelle dans les cercles d'hommes ou de femmes, durant les conversations autour des rêves, dans le dialogue intérieur. Puissent-ils juste se multiplier à travers le monde !

© Michèle Le Clech


(1) Je vous invite à regarder l’émouvante et très parlante video ci-dessous : Step Inside the Cercle publiée par Compassion Prison Project. Elle est en anglais mais, n'est-ce pas, le langage du cœur est universel.

(2) Pour mémoire et selon les chiffres de l'OMS, plus de 6 millions d’enfants meurent dans le monde avant leur quinzième anniversaire.

(3) CG Jung, Psychologie de l’inconscient, Genève, Georg, 1952.

(4) Leo Soffer, The Monk's message