Déni et confinement

Michele Humeur du jour, Non classé

Covid-19 fait décidément « couler beaucoup d’encre ».
Qualifié d’« étranger » alors que le monde entier est touché, ce virus a bouleversé notre mode de vie. L'impression d'une catastrophe imminente est dans l’air, sans qu'on soit capable de plus de précision.
Nous avons besoin de temps pour tenter d’y voir clair, de mesurer ou d’imaginer tant bien que mal les conséquences de cette pandémie. Nous avons besoin de temps pour digérer les informations, traquer les fausses nouvelles, les rumeurs, pour être en mesure de croiser les données, de réfléchir. Nous avons besoin de temps aussi pour nous rendre compte de nos limites : l’esprit est en effet capable d'envisager les pires scénarios, de céder à la théorie du complot ou de tout voir comme un gigantesque hoax.

Face au nombre de morts, face à la gravité et à l’étendue de l’épidémie, nous avons surtout besoin d'un temps certain pour faire face à l'impact émotionnel.
C’est là que le déni intervient : il est notre toute première stratégie de défense, le précieux laps de temps qui nous est nécessaire pour nous préparer à faire face.

Sur le plan extérieur, les nouvelles s’amoncellent et nous constatons avec effroi que les chiffres, vertigineux, ne nous permettent plus de nous représenter les humains que la mort a cueillis.

Sur le plan intérieur se joue malheureusement aussi une tragédie : un autre type d’infection, psychique cette fois, gagne un peu plus de terrain, aussi sournoise qu’invisible. Cette contagion ne date pas d’hier, elle s’étend sur les siècles passés. L’idée que nous sommes séparés, par exemple, a considérablement affaibli notre système de défense — comme notre capacité à prendre soin, de nous ou des autres. Et si l’on n'y prend pas garde aujourd'hui, la méfiance, voire la haine de l'autre (que l'on porte en soi-même mais que l’on voit uniquement au dehors) envahiront le cœur.

Jusqu’à miner la confiance en l’humanité.

L'humeur massacrante est l'un des premiers signes de la contamination. Si elle masque parfois le simple ennui, elle recouvre aussi le vide, l’anxiété (voire une sourde angoisse), la peur de l’autre, la peur de manquer, celle de passer à côté de sa vie, la peur panique de la mort… intérieure en premier lieu.

Comment accueillir la crainte, le désarroi, la terreur quand on vit dans un monde qui valorise « le pouvoir sur », le contrôle et la performance... ?
Faire place à la vulnérabilité n'est pas une chose à laquelle nous sommes habitués : elle est souvent synonyme de faiblesse dans le monde d’aujourd’hui. Elle est donc crainte.
Pour faire face aux émotions, nous avons appris de nos pairs à les mépriser, à les nier, à les rejeter, à les anesthésier, les archiver, les enterrer… Faire l’autruche est donc notre premier réflexe pour gagner du temps. Nous en avons besoin pour que notre système nerveux puisse, à son rythme, trouver quelque apaisement. Ce n'est qu'ensuite que nous pouvons penser à l'action. Nous avons d’autant plus besoin de temps que nous pensons que nous sommes seuls à ressentir de telles émotions, oubliant qu’elles sont universelles.

Je ne veux rien entendre
Si le déni persiste toutefois, nous ne pouvons pas nous adapter. Un argument succède à un autre, les chiffres ou l’alcool noient la réalité. Ils servent de barrière psychique, ou d’aseptie émotionnelle. Guerre intestine ou violentes disputes tiennent les faits à distance. Nos conversations avec les autres — ou nos monologues intérieurs —, visent un unique point de vue, les jugements sont légion, et peut-être aussi les insultes ou les moqueries : « les autres en font décidément trop. »
Nous prétendons que tout va bien, que nous ne courons aucun risque. Nous essayons de nous convaincre que nous maîtrisons les choses. Nous feignons le calme (mais les conversations nous sont insupportables, quand bien même le sujet nous occupe non stop à l’arrière-plan et que, finalement, un peu de compagnie au cœur de notre solitude sous soulagerait).
Il nous arrive même de nier les symptômes que nous pourrions avoir…
Certains se retirent en eux-mêmes sitôt que quelqu’un tente d'approcher. Pour eux, rien de nouveau en matière de confinement ; il est, depuis des années parfois, leur mode de protection privilégié, un allié, un ami.

D’autres déconnectent. Leur cœur n’est décidément plus aux selfies. Une conscience plus large semble vouloir prendre place mais, las ! la mentalité conquérante de ce monde ignore le lâcher-prise. Aussi agissons-nous contre nous-mêmes, ignorant, inconsciemment ou pas, que nous sommes susceptibles de contaminer les autres — physiquement comme psychiquement.

Ne pas sombrer.

Surtout, ne pas dévisser pense secrètement qui croyait contrôler sa vie (ou celle des autres).

Si la négation persiste au bricolage intérieur, les problèmes s’amoncellent et peuvent engendrer une spirale infernale, de celle qui mène à la mort de l'âme.
Ce monde ne nous a pas outillés pour pour faire face aux émotions. Ni même aux sentiments. Nous ajoutons donc au poids du monde, semant plus de confusion, de colère ou de tristesse, quand ce n’est pas de la violence, de la souffrance ou du désespoir. Réprimer nos sentiments nous coûtent en outre énormément d’énergie, que nous puisons toujours un peu plus profond, et à notre détriment.
Le déni voit nos vieux schémas se répéter, du comportement d’évitement à un entêtement qui peut aller jusqu'à mettre notre vie en danger — et aujourd'hui celle de bien d’autres personnes. Si de tels comportements ont pu nous sortir de certaines situations à un moment donné (Dieu sait combien l’obstination est précieuse pour échapper à toute forme de violence) ils risquent fort de se retourner contre nous s’ils perdurent.

Et le prix peut être très élevé.
Il nous est donc demandé de faire face au déni et à l’une de ses fâcheuses conséquences : agir trop tard.
Il nous est demandé de prendre conscience de notre responsabilité et du terrible impact que nos choix ou non-choix peuvent avoir sur les autres.

Nous sommes aussi invités à garder nos distances. Certes. Mais sans doute serait-il judicieux d’y inclure les modes de pensées et les conditionnements qui nous ont menés là où nous en sommes.
L'invitation à prendre soin de notre âme — qui étouffe au sein d’un système qui l’ignore — est peut-être l’aspect le plus important du confinement. Et il suffit d'un peu attention, d'un peu de compassion, d'un peu de dévouement pour qu’elle se réanime. Les mouvements du cœur sont en effet les anticorps dont nous avons besoin, l’antidote à l’esprit qui nous empoisonne.

Le vieux roi
Notre système est à l’agonie.
Il est un vieux roi moribond qui refuse pourtant de mourir et se cramponne à ses privilèges. Il parle encore de progrès, de développement, ne voyant pas qu'il s'agit là d'inconscience. Il nie le bilan catastrophique d’un règne dont les dégâts, considérables, s’étendent sur des siècles. Lui qui ne jure que par la rareté, la norme, l’uniformité (qu’il voit comme la perfection) ne réalise pas que la diversité est un miracle, un remède qui le guérirait de la fièvre du profit et de sa peur quasi constante de manquer. Ce double couronné l’affole, menace de le prendre en grippe, l'un des plus petits êtres vivants d’un royaume que le roi croyait sien !

Lui qui se voulait aux commandes et prônait la maîtrise, ne comprend toujours pas que la Nature est souveraine. Un virus, et le système fait une embardée sur la route qu’il s’était tracée au mépris de tout ce qui n'est pas lui.
Contrôler est le maître-mot. La même logique de séparation qui prévaut depuis des siècles s’appliquera donc : nous isoler les uns des autres permettra de nous remettre sur les rails.
Sans nul doute.
Et sans nul doute aussi nous faut-il éviter la même trajectoire : nous avons déjà, sous son égide, perdu en partie le sens de la communauté, de l’entraide et du partage, la notion d’appartenance et d'interconnectivité, celle du Tout.

De fait, si le confinement est un défi pour certaines personnes, il pèse déjà très lourdement sur certains d'entre nous : la mémoire collective s’en trouve activée, l'épuisement guette les aidants, la violence contre les femmes et les enfants augmente à mesure que tombent les masques — ou que les déviances font surface. Trop peu d'endroits existent, il est vrai, pour contenir l’intensité (quasi insoutenable parfois) de certaines souffrances, de la terreur, de la violence ou du chagrin présents chez de nombreux hommes.
De multiples traumas sont donc réactivés — et faire face s’avère extrêmement difficile car l’aide nécessaire en pareils cas n’est pas accessible. L'accès à certaines substances posant problème, la peur ou l’angoisse, d’ordinaire masquées, transpirent à présent par tous les pores de la peau. Et, dans de tels cas, le confinement fait le jeu de la violence, contre les autres ou contre soi-même.

L'autre face du confinement
Mais le confinement est aussi un luxe, une chance dont de nombreuses personnes se saisissent. Il permet de retrouver un rythme plus naturel, de se ressourcer, de jouer avec ses enfants, de prendre le temps de cuisiner, de jardiner, d’observer les fourmis durant tout un après-midi, de mettre de l’ordre dans la maison (ou en soi-même), de refaire le monde — ou, en tous cas, de repenser sa vie.
Le langage binaire de l'internet devient même, qui l’eût cru ? le support idéal pour des échanges en profondeur. 
Nous avions tant besoin d’espace pour nous dire, et nous ne le savions pas.

Nous en ressentons le besoin maintenant.

Et nous multiplions les échanges au fil des jours.
Nous créons des espaces pour dire la frustration, pour évoquer toute l’énergie à revendre et nulle action à mener quand nous voudrions de tout cœur contribuer ; le ras-le-bol des contraintes — ou la tristesse de voir qu’elles ne sont pas respectées au moment où nous ressentons un profond besoin d’unité ; le besoin de courir, de sauter, de danser, de contribuer, de créer quelque chose de nos mains ; la tristesse,  l’inquiétude et l'impuissance face au nombre de morts ; l’oppression dans la poitrine, le souffle court, la boule au ventre ; le besoin d’amour, de tendresse, de contact, d'intimité, de liberté.
 Les plus rationnels d'entre nous se surprennent même à rêver d'un miracle à défaut d'un vaccin.
Partager ce qui nous habite, la peur comme nos rêves, est l’un des modes de prévention que j’affectionne tout particulièrement : nos aspirations sont souvent les mêmes, nos craintes aussi. Ce n’est plus ma peur, mais la nôtre, non plus mon rêve, mais quelque chose qui nous est commun.
C’est à travers de tels partages que se crée le monde de demain, celui dont nous rêvons tous secrètement, las de vivre sur la défensive ou dans la critique incessante, délivrés de la honte et de la culpabilité, de l'engourdissement de nos sens, de la paralysie, de l’inquiétante et constante impression de n'avoir jamais le temps, de n’être pas « parfaits » ou à la hauteur.

Dans ces espaces, les langues se délient, le cœur s’ouvre sur les peines, les blessures, la peur de l'échec, celle du lendemain, celle de la mort. On tombe le masque, on respire, on revit — y compris en évoquant la mort. Chacun y va de son histoire, déboulonnant son armure au fil des rencontres, tout surpris d'être reçu, d'être compris.

Nous y sommes en transition, empruntant des routes jusqu'alors secondaires, heureux de retrouver le parfum, la couleur, le chant de l'âme. Et les mille et une petites astuces, les mille et unes petites trouvailles que chacun peut mettre à la portée de tous sont autant de soulagement que d’occasions de rire et de se réjouir. Peu à peu, le plaisir d'être ensemble remplace la peur de l’autre, la jalousie et la rivalité font place à la chaleur de cœur et l’on se surprend bientôt à parler de nos passions, de nos vœux les plus chers, de nos talents, de nos créations, de nos succès.

Au moment même où la séparation extérieure est la plus grande, des cercles se créent avec, pour but, le rapprochement.

Le confinement offre en outre aux voyageurs de l’âme le luxe de l’introversion, et certains en profitent pour rêver abondamment et poursuivre plus avant le travail intérieur. D’autres le découvrent, tiennent leur premier carnet de rêves et s’en vont à la découverte d’eux-mêmes. De fait, les rêves ont beaucoup à dire sur notre état intérieur comme sur celui du monde. Ils semblent même accélérer, intensifier les prises de conscience et la renaissance intérieure, libérant le petit supplément d'âme  jusqu'alors étouffé.
Le mot crise se dit weiji en chinois.  Wei signifie danger, et ji opportunité, occasion. De fait, lorsque l'on prend le temps de se pencher sur la crise qui se joue aussi sur le plan intérieur, la conscience du danger se précise, et de nouvelles opportunités se dessinent.
Bienvenu, nécessaire — avec le minimum d’interférence extérieure —, ce surplus d’introversion est donc perçu pour beaucoup comme un cadeau. Les rêves nous confortent dans l’idée que prendre soin de soi est aussi prendre soin des autres. Nous ne sommes pas séparés. La rencontre avec notre ombre collective donne lieu à de belles réconciliations, à une nouvelle forme de collaboration, à une créativité renouvelée ; elle offre un regain d’énergie et fait naître dans le cœur une secrète joie, celle que procure le non-savoir, le vide plein. Cette joyeuse énergie nous permet de faire face à ce qui se présente, de donner de nous-mêmes, d’accueillir, et d’imaginer le monde de demain.

© Michèle Le Clech