L’Ordre éternel

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Lorsqu'on emprunte la voie des rêves, l'on remarque peu à peu d'étranges événements se produire qui semblent ici ou là refléter notre état intérieur, offrir une douce compensation ou un avertissement, nous indiquer la direction, ou même nous rappeler ce dont nous avons rêvé la nuit passée. Etonnée, la conscience découvre ce que Jung appelle la synchronicité ; elle découvre aussi qu'il existe un autre ordre, bien différent de l'ordre temporel qui lui est familier.
Ou plutôt, elle le redécouvre.

Les Chinois savent en effet depuis toujours qu'il existe ce qu'ils appellent "l'Ordre du Ciel",  ou l'Ordre éternel.
Dans l'historiographie chinoise, par exemple, on lit des chroniques de ce genre : "Dans l'année du lièvre, l'empereur flirtait avec le général en chef. C'est pourquoi un dragon se fit voir dans le lac untel. Le Yangtze déborda de ses rives et détruisit les champs de riz." 
(1)
Marie-Louise von Franz poursuit : On observe ici la pensée synchronistique pure et simple. Bien entendu, les Chinois n'étaient pas assez stupides pour penser que la rivière Yangtze Kiang débordait parce que l'empereur flirtait avec le général en chef. Ils ne pensaient pas davantage à relier ces deux événements de façon causale comme nous le ferions. Mais pour eux, comme le dit Marcel Granet : "Chaque année est un ensemble d'événements qui, dans leur totalité, donne une image significative des sortes de choses qui semblent toujours se produire ensemble."

Devant les catastrophes naturelles dont nous sommes actuellement les témoins — ou les victimes —, je ne peux m'empêcher de me poser une question : que tirerions-nous comme enseignement si, prenant un peu de recul et nous appuyant sur une sagesse millénaire, nous embrassions du regard ce qui est relaté dans les journaux pour découvrir les événements qui "aiment" à se produire ensemble ?

Comme nos rêves nous invitent à le faire au niveau personnel, nous opérons régulièrement quelques rectifications salutaires ; en d'autres temps, et sur un autre plan, l'empereur célébrait certaines cérémonies réparatrices. Il est assez tentant de faire le lien, de se tourner vers l'ensemble des dirigeants à travers le monde et de se demander : où donc sont, de nos jours, les cérémonies réparatrices ?
Il serait toutefois assez tentant aussi de s'arrêter là.
Pourquoi ?
Parce qu'avant même de songer à jeter la première pierre, si l'on déplaçait notre attention ne serait-ce que d'un cran, cela soulèverait, n'est-ce pas, une autre question : lorsque nous agissons au quotidien — et pas seulement si nous occupons une position de leader —, avons-nous à l'esprit l'Ordre du Ciel antérieur ?

Cela nous renverrait, pour sûr, à notre propre résonance.
Sommes-nous prêts à cela ?
Sommes-nous prêts à considérer que notre sécheresse de cœur d'une part et nos discours enflammés d'autre part sont à l'image de ce qui embrase le monde et participent de la politique de la terre brûlée ?
Sommes-nous prêts à considérer le fait que la répression répétée de nos émotions c'est autant de larmes invisibles qui se reflètent dans l'océan de chagrin du monde ? Et que cette répression est telle que le risque d'être un jour submergé au niveau personnel est immense… de même qu'à l'image des crues ou des inondations, de brusques torrents de larmes risquent de nous entraîner les uns les autres dans une noyade collective ?
Pouvons-nous prendre en compte le fait que nos paroles ou nos actes sont parfois de véritables poisons qui viennent polluer les rivières de l'innocence et de la pureté ? Pouvons-nous envisager un instant que la tempête qui agite notre esprit risque de renforcer encore celle qui souffle déjà au dessus de certaines têtes, ivres d'idéologies de tous poils, menaçant les plus faibles d'entre nous, balayant sans distinction aucune ce que la conscience a construit de plus beau depuis des siècles ?
Pouvons-nous imaginer que nos explosions de rage ou de colère ont en écho, dans un ailleurs parfois très éloigné de notre réalité, un effrondrement ou une déflagration telle que l'équilibre d'un autre — ou d'une entière communauté — est menacé ? Pouvons-nous concevoir que toutes les frustrations qui couvent sous le manteau, la rage ou colère rentrées, tout ce que à quoi nous ne voulons (ou ne pouvons) pas faire face fait, qu'on le veuille ou non, de la planète une poudrière ?
Sommes-nous prêts ?
Sommes-nous prêts à prendre la mesure de l'impact [de l'empreinte écologique certes (2), mais également, et peut-être surtout, psychologique], que nous avons sur le monde et, humblement, nous mettre en quête de ce qui pourrait alléger la souffrance en nous (et donc autour de nous), non en l'ignorant, en la projetant — ou pire, en y plongeant un autre —, mais en l'accueillant et en la souffrant au plus profond de nous jusqu'à ce que l'amour dessine un chemin ?

Que de cœurs glacés dans ce monde,
qui aspirent à être réchauffés mais qui,
ne trouvant pas le rayon bienfaisant,
glacent le cœur des autres,
leur ôtant la confiance 
(3).

Le monde est semble-t-il entré dans son hiver.
Et c'est dans l'ordre des choses :

Dans notre société, toute l'ambition, toute la concentration est de nous détourner, de détourner notre attention de tout ce qui est important. Un système de fils barbelés, d'interdits pour ne pas avoir accès à notre profondeur.
C'est une immense conspiration, la plus gigantesque conspiration d'une civilisation contre l'âme, contre l'esprit. Dans une société où tout est barré, où les chemins ne sont pas indiqués pour entrer dans la profondeur, il n 'y a que la crise pour pouvoir briser ces murs autour de nous. La crise, qui sert en quelque sorte de bélier pour enfoncer les portes de ces forteresses où nous nous tenons murés, avec tout l'arsenal de notre personnalité, tout ce que nous croyons être
(4).

Mais serons-nous suffisamment aimants, confiants, solidaires — et conscients (5) — pour qu'un nouveau printemps de l'âme soit rendu possible ? La force de vie sera-t-elle frémissante assez pour que nous soyons tentés de nous joindre à la communauté foisonnante des architectes et des artisans du futur ? Parce qu'ils s'essaient à concrétiser leurs micro-visions de ce que pourrait être le paradis sur terre, des milliers d'initiatives ont vu le jour ces dernières années, dans le monde entier (6). Se détournant de l'amour du pouvoir et de la concurrence, ils cultivent de leur mieux le pouvoir de l'amour et de la coopération. Là où le cœur est touché, là est pour eux le chemin… et sur leurs pas refleurissent çà et là les jardins — de la Terre ou de l'âme.

Il serait temps de remettre au centre nerveux de notre société ceux qui servent la vie, ceux qui remaillent sans fin le tissu de la vie. Ce sont eux qui sont au centre, même si on ne les voit pas, même si on ne les nomme pas, même si on ne les sacre pas (7).

Certains esprits chagrins pourront les qualifier de rêveurs… Je les trouve pour ma part inspirants. Chacun d'eux se fait peut-être l'écho des paroles de John Lennon : You may say I'm a dreamer, but I'm not the only one (8)

— © Michèle Le Clech


(1) Marie-Louise von Franz, Les Modèles archétypiques dans les contes de fées, éditions La Fontaine de Pierre.
(2) Je ne résiste pas à l'idée de citer Lierre Keith, écrivaine et féministe radicale (extrait de son article Les jeunes filles et les herbacées ; traduction Nicolas Casaux) :

Pris un par un, les faits sont épou­van­tables. Au cours de mon exis­tence, la terre a perdu la moitié de sa faune sauvage. Chaque jour, 200 espèces glissent dans la longue nuit de l’ex­tinc­tion. « L’océan » est syno­nyme des mots abon­dance et profu­sion. Pléni­tude est aussi sur la liste, ainsi qu’in­fi­nité. Et d’ici 2048, les océans n’abri­te­ront plus aucun pois­son. Les crus­ta­cés connaissent « un échec repro­duc­tif complet ». En d’autres termes, leurs bébés meurent. Le planc­ton dispa­raît égale­ment. Peut-être que le planc­ton est trop petit et trop vert pour que quiconque s’en soucie, mais nous savons cela : 2 respi­ra­tions animales sur 3 sont rendues possibles grâce à l’oxy­gène que produit le planc­ton. Si les océans tombent, nous tombe­rons avec eux.

(3) Charles Baudouin, La Force en nous, 1950.
(4) Christiane Singer, Du bon usage des crises
(5) Exemples : écologie profonde,  développement durable, permaculture, Projet Oasis, écovillages, psychologie des profondeurs,justice réparatrice, Théorie U, intrapreuneriat, facilitation de la convergence, le crowdfunding, L'Université des va-nu-pieds
(6) Parce que les graines du changement se trouvent au dedans de nous, je ne résiste pas au plaisir de citer CG Jung à ce sujet :

Nourrir ceux qui ont faim, pardonner à ceux qui m'insultent et aimer mon ennemi, voilà de nobles vertus. Mais que se passerait-il si je découvrais que le plus démuni des mendiants et que le plus impudent des offenseurs vivent en moi, et que j'ai grand besoin de faire preuve de bonté à mon égard, que je suis moi-même l'ennemi qui a besoin d'être aimé ?
Que se passerait-il alors ?

(7) Christian Bobin, Un bruit de balançoire, les éditions de l'Iconoclaste, 2017.
(8) John Lennon, Imagine, 1971


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