Le second exemple des conseils pratiques et des manières directes, presque abruptes de Mademoiselle Wolff est court et plaisant. Un jour, juste à la fin d’une séance, je lui ai lu une imagination active qui m’était venue sans prévenir, comme d’habitude. Les personnages de ce dialogue impressionnant nous avaient surprises et réjouies car ils exprimaient une sagesse et un humour dépassant de loin ma propre conscience. J’étais prête à partir et avais déjà ouvert la porte quand j’entendis Mademoiselle Wolff prononcer mon nom presque impérieusement.
— Madame Nichols !
— Oui ? Je me tournais pour lui faire face, la main sur la poignée de la porte.
— NE PENSEZ PAS QUE CELA VIENNE DE VOUS ! dit-elle.
Chaque mot était prononcé avec emphase, et ils sont restés en moi, comme gravés dans la pierre. Ces dernières années, merci mon Dieu, j’ai trouvé plus de raisons d’appliquer cette admonestation que d’occasions d'”inviter l’autre femme à déjeuner” ! (Bien que j’aie invité deux femmes à prendre le thé, par précaution !)
Mais je trouve les mots : “Ne pensez pas que cela vient de vous !” très utiles. Quand les choses se passent bien, je me souviens que cela ne vient pas de moi et, de la même façon, quand elles ne se passent pas bien, je ne me sens plus obligée d’en assumer toute la responsabilité. Cela m’a permis de réduire à des proportions humaines à la fois l’orgueil et la culpabilité. Parfois j’aimerais que les oppositions comme louange/blâme, fierté/honte, etc. soient supprimées de notre vocabulaire.
Tout cela m’amène à conclure par un très court souvenir de Madame Jung, car il semble tout à fait approprié pour illustrer ce sujet.
Je n’ai pas été en analyse avec Madame Jung, et je ne la connais pas personnellement mais j’ai assisté à ses cours, excellents, sur la Légende du Graal. Chaque cours se terminait par un bref échange, et j’avais noté et admiré la façon simple, tout autant que savante, avec laquelle Madame Jung répondait à toutes les questions des plus érudites et difficiles aux plus pédantes, ou naïves. Mais, un jour, quelque chose de très inhabituel s’est produit. Quelqu’un a soulevé ce qui semblait être une simple question de fait, à laquelle je supposais que Madame Jung allait répondre brièvement mais ,comme toujours, avec courtoisie. Cette fois là, cependant, elle n’a pas répondu à la question du tout ! Il y a eu un silence. Puis elle a dit tout simplement : « Je ne connais pas la réponse à cette question. Je n’y ai jamais réfléchi !”
J’étais absolument stupéfaite !
Il y avait là l’une des plus grandes autorités sur la Légende du Graal, la femme “du” CG Jung, s’il vous plaît, qui donnait un cours à l’Institut CG Jung de Zurich au mois d’août, et cette femme était tout à fait capable de se tenir là et d’admettre que, non seulement elle ne connaissait pas la réponse à cette question relativement simple, mais que la question elle-même ne lui était jamais venue ! Je me suis demandé pourquoi elle n’avait pas éviter cette gêne par l’un des nombreux stratagèmes dont usent souvent les conférenciers en de telles occasions (comme par exemple : ‘Je suis heureux que vous posiez cette question ! Mais, hélas, il n’est pas possible de la traiter aujourd’hui en si peu de temps. Nous commencerons par votre question la semaine prochaine.”).
Tandis que je me souciais de l’embarras de Madame Jung, j’ai soudain réalisé que la “gêne” était entièrement la mienne ! Madame Jung, loin de se sentir embarrassée, humiliée, chagrinée, coupable, ignorante, ou que sais-je, appréciait la situation immensément ! Elle riait de la façon la plus libre et spontanée qui soit. Oh, comme je voudrais trouver les mots pour décrire la teneur de ce rire ! C’était si inhabituel que je peux plus facilement peut-être le définir par ce qu’il n’était pas. Il n’était pas “apologétique”, “dévalorisant” ou “flatteur”. Il n’était pas non plus “désarmé”, parce que Madame Jung ne se sentait manifestement pas menacée ou sur la défensive. Je ne peux même pas le qualifier de “charmant” parce que cela impliquerait que son rire était, du moins en partie, un genre de message qu’elle voulait faire passer (c’est-à-dire de nous “charmer”). Mais le fait est qu’il ne nous était absolument pas destiné. Ce rire inoubliable a tout simplement été la réaction spontanée de Madame Jung à une situation extérieure, acceptée comme telle avec humour, sans jugement moral, culpabilité, ou aucune image écornée de perfection ou d’omniscience. C’était le rire mélodieux d’une jeune fille, ou plutôt d’une femme insouciante et sage, un véritable être humain, dépouillé de l’énorme fardeau des idées fausses que portent la plupart d’entre nous et qui a retrouvé la spontanéité de la jeunesse, l’innocence de cet âge d’or de l’humanité avant que son naturel ne soit enterré sous des tonnes d’ordures.
Ce jour-là, le séminaire s’est achevé dans un éclat de rire général et nous avons partagé avec Madame Jung, ne fût-ce que brièvement, la valeur unique de cette expérience.
— Ferne Jensen and Sidney Mullen, C. G. Jung, Emma Jung and Toni Wolff – A Collection of Remembrances, p. 47-51.
Traduction : Michèle Le Clech (by courtesy of Ms. Sidney Mullen)

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