Marion Woodman : Féminité consciente

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Marion WoodmanMarion Woodman : 3rd Annual Women & Power Conference organisé par Omega Institute and V-Day en septembre 2004.

Merci beaucoup Mesdames. Merci beaucoup pour votre accueil. C’est un réel honneur d’être ici. C’est un honneur d’être sur cette estrade parmi ces magnifiques peintures, aux couleurs si féminines. L’amour qui imprègne chaque détail de cette conférence est la féminité elle-même. […] Ce matin, en regardant les tours de New York, j’étais si heureuse d’être ici aujourd’hui. Et je pensais, vous savez, à l’innocence avec laquelle ces tours se tenaient dans le soleil qui commençait à dorer et puis à ce qui s’est passé il y a trois ans maintenant. Le fait d’avoir moi-même subi une perte cette année, et de me rendre compte de mon âge, a bien sûr à voir avec cela — mais, à chaque départ d’un être aimé, un peu plus de nous-même passe de l’autre côté. Et, petit à petit, la réalité de cet autre côté s’affirme et remplace notre réalité, de telle sorte que la souffrance causée par la perte amène la transformation.

Je sais que beaucoup d’entre vous m’ont écoutée pendant des années et je ne peux m’empêcher de penser… Je ne suis pas montée sur une estrade depuis six mois. Et mon cardiologue m’a dit :
— “Bon, dites simplement à votre auditoire si vous ressentez ne serait-ce qu’un tout petit peu de fatigue, que vous vous absentez dix minutes. Passez un bon moment !”
Mais je ne vais pas faire cela. Je sais que ça ne va pas se produire. Mais en même temps, vous voyez, ça me ramène à la réalité du moment. Et c’est bien.
Dans ce travail de transformation, la souffrance intervient autant au niveau culturel qu’au niveau individuel. Je suis sûre que vous savez toutes comment la souffrance mène à la transcendence et à une approche de l’âme complètement nouvelle. C’est ce qui est en train de se produire au niveau culturel.

Et nous perdons le sens de la communauté ; si vous pensez par exemple aux agriculteurs — je suis sûre que c’est aussi vrai aux Etats-Unis qu’au Canada — ils ne peuvent pas survivre. L’agriculteur indépendant doit surveiller l’arrivée des grosses entreprises fermières qui peuvent couler son exploitation. L’entreprise industrielle d’élevage arrive et dit :
— “Allons, tu ne peux pas te contenter d’élever dix cochons. Pourquoi ne pas nous rejoindre et avoir des centaines de petits cochons ?”
Et quand ils auront dix semaines, un camion viendra qui les amènera à quelqu’un d’autre dans un type de porcherie complètement différent. Cette personne les élèvera jusqu’à six mois ; et on les déplacera encore. De cette façon l’éleveur n’a aucun moyen de connaître ses cochons. Le cochon ne voit jamais le soleil. Nous sommes des créatures du soleil et on nous demande de manger de la nourriture qui ne voit jamais le soleil ? C’est pareil pour les poulets.  

L’individualité est en train de se perdre. A tous les niveaux de notre société, un processus complet se déroule, dans lequel la souffrance engendrée par cette perte commence tout juste à être perçue. Vous éloignez la communauté de l’agriculture. Vous dites : “Oui, on va faire passer une voie rapide dans cette partie de la ville. On aura l’argent pour ça.” Et vous tuez cette partie de la ville. Jusqu’où peut on aller dans la perte de la relation, la perte de l’amour, la perte de la reconnaissance de notre humanité, à nous êtres humains, individus qui vivons notre vie le cœur ouvert juste pour nous faire matraquer par l’insensibilité ? Les gens disent : “J’ai raison, tu as tort.” Aucune reconnaissance de l’âme ou du cœur.

Alors il me semble que, pendant que nous parlons ce matin, vous pourriez essayer de rester avec ça. J’essaie de ne pas être trop sombre sur le sujet. Mais je suis vraiment alarmée.

La nuit dernière, j’ai vu à la TV des Indiens de Bolivie qui manifestaient leur colère avec leurs fourches. Ils ressemblaient aux révolutionnaires français à la prise de la Bastille. Et je n’ai pas pu pas voir pourquoi ils étaient si en colère. De plus en plus de gens rejoignaient le mouvement. Et ils sont arrivés à la capitale : ils étaient en colère parce qu’ils devaient payer leur eau. Une loi était passée. Ils ne savaient rien de cela. Tout à coup on leur a juste demandé de payer leur eau. Comment arracher le cœur des gens ? Tout simplement de cette façon : en les ignorant.

Et pour finir, je voudrais me référer à quelque chose que j’ai vu à la télévision : des gens dans une salle de concert — les Russes qui sont dans le théâtre le soir de la prise d’otages par les rebelles tchétchènes. […] Je ne sais pas combien d’entre vous l’ont vu. C’était tout simplement horrible. Aucun sentiment. Et le moment le plus terrible a été quand ils ont abandonné. Un homme a dit qu’il avait pu voir certaines personnes mourir quelques heures avant que leur corps ne finisse par s’effondrer : leur cœur les avait quittés. Ils n’avaient plus d’espoir et, même avant que le gaz ne soit lâché dans le théâtre, ils étaient morts. Alors, j’aimerais me concentrer ce matin sur la perte du  féminin qui se produit là où le cœur n’est plus reconnu. L’individualité n’est plus réalisée. On ne pense même plus à l’âme. Et cela se propage au travers de notre culture. 

Et pour garder aussi à l’esprit le thème de cette conférence, où est le pouvoir réel ? Quand on a tout bien considéré : où est le pouvoir réel ?

Dans ses Four Quartets T. S. Elliot parle de la rose de l’âme. Tout au long des Quartets, il parle des errances de l’âme et de la fleur — la rose du christianisme est comme le lotus de l’Inde. Vous savez, le lotus vient de ses racines, émerge et s’ouvre à la conscience à la surface de l’eau. La rose a ce symbolisme dans le christianisme. Lorsque nous travaillons sur notre propre âme, nous ouvrons notre rose pétale après pétale. Et, avec un peu de chance, aucun pétale n’est endommagé. Chaque pétale s’ouvre au moment opportun et, quelle que soit la puissance du feu auquel elle est confrontée, si on lui donne temps et amour, la fleur s’ouvre. Et progressivement elle devient une totalité. La réalité de la rose est là. Elle peut être en feu mais c’est ce feu qui lui donne sa force, le feu — la souffrance que nous traversons. On ne peut éviter la souffrance. Elle fait tout simplement partie de la vie. Mais pouvons nous préserver la réalité de notre rose quand nous traversons ce feu ? 

J’aimerais faire référence aux jeux grecs — combien d’entre vous ont vu l’ouverture des Jeux olympiques ? C’était très intéressant. Il y a vingt ans, j’ai écrit un livre intitulé La Vierge enceinte. Et personne ne sait vraiment de quoi ça parlait. Comme Elizabeth l’a dit, il faut m’écouter comme si vous suiviez une spirale. J’ai renoncé à la logique. Je ne pense pas de cette façon. Je pense avec mon cœur. Et donc, ça marche en spirale.
L’ouverture des jeux a commencé avec des images splendides de Canastas, elles nous ont menés à Mosinee et Minolta, puis dans la Grèce classique avec ses belles statues, et puis nous avons vu des gens, vivants, vétus de blanc — ils ont fait cela d’une façon magnifique. Ensuite ils ont parlé du théâtre grec. Tout soulignait le fait que le berceau de la civilisation était là. C’est là que tout a commencé. Là, dans ce patriarcat, se tient le commencement de tout ce que la civilisation occidentale a porté. C’était fait d’une façon vraiment magnifique, le théâtre, la philosophie, la médecine. Toute la gloire de la Grèce.

Et il y a eu ce petit moment très particulier où on a pu voir le dos d’une femme qui se levait. J’ai pensé qu’elle s’était mise dans le champ de la caméra. Elle avait une longue chevelure ébouriffée piquée de fleurs, une petite robe vaporeuse, les pieds nus. Et elle avait l’air de marcher sans but. Et je me suis demandé ce qui se passait. Et elle s’est retournée ; elle avait un gros ventre.

Elle le portait comme la Primavera, vous savez la Primavera de Botticelli, elle le portrait de cette façon. Et il était brillant, il brillait de l’intérieur. Et elle le montrait de son mieux, ravie. Elle marchait avec cette merveilleuse inclination, si féminine. Et je me suis dit mon Dieu, c’est la vierge enceinte. C’est elle. C’est elle ! C’est exactement qui elle était. Aucun commentateur n’en a fait quoi que ce soit. Vous pouvez rire, mais n’est-ce pas pathétique ? […] Il semble qu’ils ne savaient pas si elle est supposée être là ou pas. Elle ne faisait que se promener. Ils ont éteint les lumières et tout ce qu’on pouvait voir c’était ce ventre brillant, si brillant ! Et cela disait une fois de plus : “Ici c’est la Grèce, le centre de la civilisation d’où tout est parti”, et peut-être — mais c’est mon interprétation — ici est le féminin. Quelqu’un a le culot de placer une jeune fille enceinte au milieu de cette obscurité et de dire par là-même : “Trouvez donc de quoi il s’agit !” Certaines d’entre vous ont peut-être vu la clôture, même s’ils n’ont pas vu l’ouverture. Mais les Grecs étant les Grecs, ils ont porté l’idée jusqu’au bout. Et au fait : c’est une femme qui les a organisés.

A la fin une jeune fille a éteint la torche et a donné la flamme à des enfants. Ainsi la lumière allumée dans la première partie de l’ouverture, avec le ventre lumineux et la jeune fille enceinte — et l’enfant dans le ventre — se retrouvent à la clôture dans ces enfants qui portent la lumière. J’ai trouvé profondément émouvant de voir ce déroulement — d’autant que tout le monde regardait les Jeux. Mais en fait, pratiquement personne n’a vu la jeune fille. J’ai demandé autour de moi, on m’a répondu : “Oui je les ai vus, mais je n’ai pas vu cela.” C’était juste à la fin. Mais bon, gardez cela à l’esprit… Peut-être relirez-vous La Vierge enceinte et aurez-vous une meilleure idée du prochain round. 

La dernière fois que je me suis adressée à vous, j’ai conclu avec l’image de la déesse arrivant sur une vague. Elle arrivait avec un bras levé, comme ça… et cette force dans le corps et l’obscurité. Et elle était sur le point de toucher terre. Et toutes ces femmes — particulièrement des femmes — étaient les gouttes qui formaient la vague. Et ces gouttelettes portaient la femme vers la terre. Je suis d’avis qu’aujourd’hui nous sommes bien plus proches de cette puissante vague qu’il y a un an de cela.

Il devient de plus en plus clair que les anciennes méthodes ne marchent plus. On ne peut plus continuer à dire j’ai raison et tu as tort. Nous ne pouvons plus continuer à nous moquer des gens qui pensent différemment de nous. Un changement se produit dans la conscience et cette vague, dont nous sommes toutes une petite part, a radicalement changé. Si vous vous repensez à votre jeunesse, je suis sûre que avez dû regarder le globe terrestre  et vous dire : « La Chine est vraiment très très loin. Je ne verrai jamais la Chine.” Les différentes parties du monde n’étaient pas reliées. Il y a de l’espoir, je trouve, dans le fait qu’à présent le monde est un. Nous avons prié pour cela pendant très longtemps, que le monde soit un.

La technologie a produit le monde un. Et nous n’avons pas la moindre idée de ce que nous pouvons en faire. Ni moralement ni éthiquement. C’est politiquement impossible. Et les dangers deviennent de plus en plus terrifiants. Et ce que je vous suggère, à travers ce rêve de femme chevauchant la vague, c’est que le principe féminin peut apporter au patriarcat un mode de pensée complétement différent de ce que nous avons pu connaître. Cette pensée patriarcale ne fonctionne pas.

Ce que je veux dire, c’est que vous ne pouvez pas avoir des gens qui vénèrent Dieu — et tout le monde dit qu’il vénère Dieu — avec des idées radicalement opposées. Le principe féminin tisserait des liens. Au lieu de morceler les choses, il dirait : en quoi nous ressemblons-nous ? Comment pouvons-nous établir des liens ? Où est l’amour ? Pouvez-vous m’écouter ? Pouvez-vous réellement entendre ce que j’ai à dire ? Me voyez-vous? Cela vous importe-t-il de me voir ou pas ? Ce sont là de très très sérieuses questions. Parce que le féminin est difficile, Mesdames et Messieurs, il est très difficile d’en parler parce que très peu de gens en ont fait l’expérience. Ce dont je parle ici c’est de présence et de relation. D’un cœur capable de s’ouvrir quand vous rencontrez une autre personne ou que vous parlez à un groupe de fermiers, désespérés de ne pouvoir faire pousser que de l’herbe et d’avoir perdu leurs animaux chéris, d’avoir perdu leurs champs bien-aimés, et qui ne savent plus quoi faire. Quel sens la vie a-t-elle sans l’amour ?

Quel sens a-t-elle si personne jamais ne vous voit ? Je pourrais parler du nombre de personnes qui s’assoient dans mon cabinet et pleurent — des hommes et des femmes — et qui disent « Personne ne m’a jamais vu(e). Personne n’a jamais eu le temps de m’écouter. Et donc je ne peux pas être aimé(e) » — les mots les plus tristes du langage. “Ne me touchez pas.”

Il m’est arrivé parfois d’avoir un véritable flot de sentiments envers quelqu’un, et je pense que c’était réciproque. J’ai tendu la main, et cette personne a dit : “Ne me touchez pas je ne peux pas être aimé(e).” Et ils le pensent. Il y a un traumatisme quelque part.

Il y a un enfant qui a été élevé par sa mère, par son père aussi probablement, et pour qui le féminin n’était pas présent. Il me faut toutefois clarifier ce que j’entends par féminin, pour autant qu’on puissse clarifier cela. Il faut avoir l’expérience du féminin pour le comprendre. Et je  sais que c’est la chose la plus difficile : tant de gens disent : “Je n’ai aucune idée de ce dont vous parlez” et c’est vrai. Et comment évoquer ou essayer de vivre quelque chose dont vous n’avez pas l’expérience? Mais je vais tout de même essayer.

Quand j’utilise le mot féminin je ne parle pas des genres. Je parle d’une “énergie”. C’est aussi ancien que la religion hindoue. Shiva et Shakti. Et ces deux énergies vont parfaitement ensemble. Shiva le masculin. Pas patriarcal. Je ne pense pas que le patriarcat ait quoi que ce soit à voir avec la masculinité. C’est un principe de pouvoir qui devient une parodie de lui-même. Vous savez comme moi que les femmes enfermées dans le patriarcat peuvent être de bien pires partriarches que les hommes. En ce sens, le patriarcat a causé des dommages aussi profonds aux hommes qu’aux femmes. Et si jamais j’écris un autre livre, ce sera sur ce sujet, la maltraitance des hommes par le partriarcat, et je dis bien maltraitance.

 Je ne parle pas de genre quand j’utilise les mots féminin et masculin. Je parle du masculin comme d’une énergie créatrice, ce feu, ce souffle, et cette puissance quand il arrive ; et il y a l’œuf. Il laisse tomber quelque chose de doré — c’est quoi cette chose dorée ? du sperme. Et une nouvelle vie est née. Il est ce principe de création qui pénètre et qui apporte une énergie nouvelle, une nouvelle foi. Le féminin c’est le versant réceptif. Le côté aimant, le côté du cœur, le côté de l’âme. Il apporte l’équilibre — le féminin étant eau et terre. Les deux énergies s’équilibrent donc, le jour et la nuit. Ils sont partout dans la nature. Et quand nous parlons de ce féminin qui manque, nous parlons de l’énergie du cœur. Elle peut remplir une pièce. Dans une relation, c’est cette énergie que l’on trouve.

C’est ce que j’entends par la venue de cet enfant, ou de cette personne qui a quelque chose à vous dire, ou qui a préparé un petit bouquet : prenez-vous le temps de voir l’amour qui s’y trouve ? Percevez-vous l’anxiété dans la voix qui vous parle ?

Peut-être que certain(e)s d’entre vous pensent que cela n’a pas de sens. Mais la physique quantique nous dit très clairement que la personnalité qui observe l’événement influence celui-ci. Ce sont deux expériences différentes, et le résultat dépend de qui observe. Vous voyez la responsabilité que cela donne à cette présence dans la pièce ? Et c’est là que le féminin est crucial.

Cela vaut pour les hommes et les femmes. Dans une famille, où tout le monde court aussi vite que possible, où les les téléphones portables sonnent à tout instant, où personne n’a le temps de s’asseoir pour partager un repas que quelqu’un a mis de longues heures à préparer, où sent-on cette présence ? Et si les parents n’ont jamais goûté à cette présence peuvent-ils être présents pour leurs enfants ? Cette présence, c’est l’âme qui se manifeste dans l’amour. Ce n’est donc pas planifié. Les parents sont capables d’écouter l’enfant. Ils sont curieux de ce petit être qu’ils ont engendré. Ils ne veulent pas en faire le meilleur universitaire, ou le meilleur athlète, or le meilleur — le meilleur, le meilleur le meilleur… Qui est cette personne ? Suis-je capable de m’intéresser vraiment ? Suffisamment pour l’aimer ? Cette présence féminine c’est — et l’on revient à la femme sur la vague — c’est ce qui est capable de transformer n’importe quelle situation. Elle se trouve dans la conscience de celui ou celle qui la porte en lui.

 J’aimerais que chacun(e) d’entre vous réfléchisse à cela une minute ou deux et se demande qui, dans son enfance, était présent pour lui/elle de la sorte ? Qui vous a vu(e) ? Qui vous a écouté(e) ? Avez vous eu un enseignant avec cette qualité de présence ? Y avait-il des gens avec qui vous pouviez être totalement vous-même, avec qui vous pouviez, en toute confiance, partager ce qui venait du cœur ? Des gens dont vous saviez que, lorsque vous étiez en leur présence, il  y avait ce… vous savez, vous pouviez dire :  “Ah je suis quelqu’un ! Ils sont heureux quand je viens.” Ou pensiez-vous plutôt : “Je dois plaire à cette personne, je ferais donc mieux de m’éteindre, d’être calme.” Vous avez entendu cela encore et encore dans notre culture : “Etre calme”. Ne pas s’enflammer pour quoi que ce soit. Ne pas être vous-même. Et bien sûr ne dépendez de rien. Ne soyez pas là.

Et la vitalité s’en va. C’est tragique.

La plupart des gens sont en analyse parce que personne n’a jamais pris le temps de les voir ou de les écouter. Ils ont passé leur temps à essayer de plaire à quelqu’un d’autre et n’ont jamais pu trouver leurs propres valeurs. Ils n’ont jamais osé vivre leurs propres valeurs. Puis ils sont devenus adultes, et vous pouvez les voir qui essaient de se tenir droit et d’avancer d’un pas ferme. Et soudain, ça disparaît, et vous vous demandez ce qui s’est passé. Et il vous répondent que l’ancienne voix se fait de nouveau entendre.

— « Et vous savez ce que dit cette voix? Que dit-elle en vous ? »

— « Pour qui te prends-tu ? » ou « Tu es trop sûr(e) de toi.” » ; ou « Quand cette histoire farfelue sera terminée, tu remettras les pieds sur terre. »

Mais cette personne a consacré sa vie entière à essayer d’être ce qu’elle n’est pas. Et ce dont je parle quand je parle du féminin c’est : « Qui suis-je ? » — et Dieu sait combien cela est difficile à trouver ! Quand vous vous asseyez à votre journal, ou que vous pensez à une situation particulière vous vous demandez : « Si je veux conserver mon intégrité, qu’est-ce que je dois faire maintenant ? »

Mon Dieu, c’est quelque chose que vous devez bien connaître dans ce pays… « Si je veux rester intègre, qu’est-ce que je dois faire ? »

Qui suis-je ? Est-ce que je le sais suffisamment pour l’exprimer ? Où dans mon corps — le corps est le féminin, voyez-vous — où, dans mon corps, puis-je sentir l’intégrité,qui me permet de venir de cet endroit et de parler depuis cet endroit ? Quand je parle, est-ce que je sens les ondes dans mes résonateurs ? Ce que je veux dire, c’est que lorsque je parle vraiment, je résonne, et je peux le sentir jusque dans mes pieds. Et alors je sais que j’ai dit ma vraie vérité. Vous pouvez le savoir. Si vous ne venez pas de cette réalité, d’où venez-vous alors? Vous voyez, c’est là où, à mon avis, le véritable pouvoir se trouve, dans le fait de pouvoir se relier à son corps, de pouvoir se relier au coeur.

Et alors même que je dis cela, je suis sûre que quelqu’un se demande : « Qu’est-ce qu’elle raconte sur le cœur ? » Dans une culture où les maladies auto-immunes sont les maladies les plus courantes — lupus, SIDA, cancer, fatigue chronique, autant de maladies dans lesquelles le corps se refuse à héberger l’âme, on se dit, qu’il s’agit là d’un terrible fléau dans notre culture. Pourquoi un intestin devrait-il commencer à se manger lui-même, comme dans la maladie de Crohn ? Pourquoi une peau se met-elle soudain à ressembler à une armure ? Parfois vous rencontrez des psoriasis si écailleux que vous ne pouvez pas pas passer au travers. Ca couvre les bras, les jambes, parfois le cou.

Qu’est-ce qui se passe chez une personne dont les symptômes hurlent qu’on les reconnaisse? ? Vous savez, ceux qui parmi vous ont vu Angels in America — combien parmi vous l’ont vu ? Je peux utiliser cela ? Vous savez qu’Angels in America parle du SIDA. Et tout à coup cet ange arrive en battant des ailes et traverse le toit. Il semble ne pas être capable de voler et perd son équilibre. Il fait un trou dans le plafond. Le papier est déchiré et pendouille. Son auréole est à moitié de travers. C’est un ange en piteux état. Mais il dit : « Je suis là pour accomplir le grand œuvre. » Et vous vous dites : « Bon, c’est quoi ce grand œuvre ? » Pour ma part je pense, Mesdames et Messieurs, qu’il s’agit d’introduire le féminin dans cette culture. C’est le grand œuvre. Et le chemin n’est pas facile.

Parce que pour ce qui est du temps… Comment prendre le temps chaque matin de vous rappeler vos rêves, de les écrire ? Comment prendre le temps de reconnaître qu’il se passe quelque chose et que quelqu’un souffre terriblement ? Avez-vous le temps d’écouter ? Avez-vous la force nécessaire pour faire face à l’angoisse qui règne dans notre culture ?

 15 minutes ? D’accord. Cinq ? Cinq alors.

Vous voyez ce qu’il en est. On n’a simplement pas le temps. Mais c’est là où je veux en venir. Si nous n’avons pas le temps d’entendre l’âme, d’écouter ses valeurs, de lui laisser toucher à l’intérieur le féminin divin qui nous connaît avant même notre naissance, et de vivre cette réalité, le désespoir s’installe. Et quand le désespoir s’installe, la culture est sapée. Les gens se tournent vers la dépendance et l’intoxication pour essayer de ne pas vivre du tout.

Ils ne peuvent pas supporter l’agonie que représente la réalité de la vie. Ils sombrent dans la dépendance. Je vais parler très vite maintenant. Et la Grande Mère devient… la nourriture. Autant de nourriture que votre corps peut en supporter, le gouffre est si grand ! Mais vous ne pouvez pas nourrir le corps avec un besoin spirituel — cette même faim spirituelle que l’on trouve dans la dépendance. Elle ne peut être rassasiée par des moyens physiques. Le spirituel exige une nourriture spirituelle… et l’alcoolique recherche l’Esprit dans sa bouteille de whisky. La Grande Mère, que nous espérons tous, devient de la nourriture. Douceur, tendresse. Tout pour amener l’amour dans le corps. Et tout est concrétisé. Considérez notre culture en terme de concrétisation : elle couvre notre planète de ciment (“concrete” en anglais). Et nous espérons que, d’une façon ou d’une autre, nous pourrons rester vivants au milieu de toute cette concrétisation. Mais être capable de prendre le temps de… Je me rappelle quand j’étais en Inde, j’avais tout le temps qui soit. Mais j’ai attrapé la dysenterie. Ça vous fait rire ; je vous assure que c’est terrible. Je ne pouvais pas marcher du tout.

Je descendais au salon de l’hôtel parce que je pensais pouvoir y être un peu à l’aise. J’étais donc descendue au salon et je m’étais assise sur le canapé pour écrire une lettre à mon mari. Une grande femme très brune est arrivée et s’est glissée entre le bout du canapé et moi. Elle ne parlait pas un mot d’anglais. J’ai pensé : « Que fait-elle ? Je suis droitière et elle se place de façon telle que je ne peux même plus écrire ma lettre. » Mais son bras était chaud. Et j’ai pensé : « Hmm, c’est si bon. C’est chaud. » Et ella a continué, maintenant son bras contre moi. Nous avons fini à l’autre bout du canapé !

Et le jour suivant, je suis descendue et elle était là. Et elle a fait la même chose. Et j’ai aimé ça encore plus ce jour-là. Nous ne pouvions pas échanger un seul mot. Ca s’est produit cinq jours d’affilée. Et puis — je n’aime pas raconter mon histoire si vite, j’aime aller doucement… Mais bon. Son mari — cet homme est arrivé et m’a dit : « Ma femme n’a plus besoin de venir s’asseoir avec vous. » Et j’ai dit : « Votre femme ? » Et il a répondu : « Oui. C’est la dame qui vient s’asseoir avec vous. J’ai vu que vous étiez mourante et je l’ai envoyée s’asseoir près de vous. » Elle m’a sauvé la vie. Cette merveilleuse peau si chaude. C’est une reliance à une complète étrangère. Et vous savez cela a complètement changé ma vie. J’ai pensé : « Elle a eu le temps de faire ça ? Elle a pris le temps ? » Et j’ai pu le recevoir. C’est de ce genre de relation dont nous avons désespérement besoin. Et de ce genre de force présente dans ce rêve.

Je vais vous raconter un de mes rêves. Il est très clair. J’ai rêvé que, sur un chemin, j’étais emmenée par un magnifique serpent. Et le serpent se déplaçait comme cela. Pas sur le sol. Comme je l’ai écrit dans mon journal, il allait joyeusement son chemin. Il avançait gaiement. Sur la tête, il y avait un œil. Une couronne qui était un œil. Et il m’a emmenée dans une grotte — vous savez que le serpent est lié à la féminité. Il m’a donc emmenée dans cette grotte. Il y avait deux gros livres dans la grotte, des vieux livres, anciens. L’un avait comme titre Les Sept chroniques du monde occidental. J’ai pris ce livre. J’allais le lire, pendant un moment en tout cas. Et le serpent me l’a enlevé des mains. Et il m’a dit : « Il n’est pas pour toi. Voici ton livre. » Et sur la couverture de cet autre livre, le même œil que dans la couronne du serpent. C’était un œil vivant, un oeil aimant — l’œil de Dieu. Un œil aimant. Il m’a regardé. Et mon corps s’est entièrement ouvert à lui. Et sur ​​la couverture, il y avait  un motif de roses et de fleurs. Quand j’ai ouvert le livre, il ne contenait pas un mot. Tout ce que le livre avait à dire était dans cet œil. Et c’était — vous savez, quand je suis entrée dans mon corps — voilà ce que j’aime faire avec un rêve. Le prendre et l’amener dans le corps. Le corps réagit et s’ouvre. A l’instant, dans l’instant.

Je voudrais juste terminer avec les Quatre Quatuors de T.S. Elliot sur ​​la rose et le feu. La rose, c’est l’âme dont nous avons parlé auparavant et le feu, la lutte pour rester sur le chemin. Oui, c’est une lutte. Mais une fois que vous êtes en chemin, vous ne voudriez pas être ailleurs. Ce chemin est unique. Et voici comment Elliot l’exprime :
Ici maintenant, vite, maintenant, toujours
Une condition de complète simplicité
(Ne coûtant pas moins que tout)
Et tout sera bien et
Toutes les choses seront bien
Quand les langues-flammes se reploieront
Dans le nœud de feu couronné
Et que le feu et la rose seront un.

Alors la souffrance que nous traversons, la vie que nous vivons en ce moment — en ce moment — sait que c’est ici que le corps vit. C’est ici que la nature vit. Voilà le féminin. Maintenant. Ici. Ce pouls de l’éternité et du personnel. Le feu et la rose sont un.

Merci.

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Traduction : Roger Faglin, Michèle Le Clech
Article original en anglais Concious Feminity paru sur le site feminist.com

Les traductions sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution 


Articles ou vidéos de Marion Woodman traduits en français :

• Extrait d’une interview de Marlene Schiwy (Principia Productions) : Marion Woodman sur son analyse avec le  Dr. E. A. Bennet et les difficultés du chemin (sous-titrage français)

• Interview (Sun Magazine: Men Are From Earth, And So Are Women)
Traduction française : Les hommes viennent de la terre et les femmes aussi

• Ensouled on the Planet (an interview with Nancy Ryley)
Traduction française : De terre et d’âme

• Interview de Marion Woodman par Oprah : Looking at power (Oprah.com)
Traduction française : Le pouvoir du féminin

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