Prêtresse de l’ombre

Carnets de rêves Humeur du jour 6 Comments

Dervish

Art: Canan Berber

Spiritualité, élévation, illumination…
Je ne peux vous suivre, voyez-vous, ces mots me donnent le vertige.
Je suis une plante de l’ombre, je me plais en compagnie des arbres. J’adore les sous-bois, leurs mousses tendres et leur côté feutré.
J’aime aussi les nuages qui jouent avec la lumière et qui, parfois, obscurcissent mon ciel. C’est souvent signe qu’il va pleuvoir. Ou bien pleurer.
J’aime l’eau qui ruisselle et puis l’eau dormante et la rosée du matin… la rivière qui chante, la vague qui me berce et celle qui submerge.
Et j’aime le chuchotement du vent, celui qui souffle les bougies ou qui ravive les braises, qui balaie les feuilles mortes ou rafraîchit l’atmosphère quand les esprits s’échauffent.

J’aime aussi la terre…
Mater… Ma Terre Mère, la Vierge noire, toujours enceinte (1).
C’est avec délice que je plonge mes racines dans l’humus de Gaïa, pour me relier à Elle. Et plus elles vont profond, plus elles se ramifient comme des branches vers un ciel intérieur, et plus je me connecte aux autres « plantes », de manière invisible, souterraine, dans un web naturel.
Cette interconnexion a de tout temps existé. C’est l’un des nombreux cadeaux du Féminin. Il y a en effet tant de façons d’être en lien, tant de medias pour communiquer.
Et le Verbe tumultueux ne fait pas toujours partie de la liste.
Gaïa a ses muses et ses canaux de diffusion : la visite d’une amie est annoncée en rêve, la mort d’un être cher par un oiseau qui frappe à la fenêtre de façon insistante, la réponse à une énigme s’impose sous forme de vision… Avertit-Elle en rêve qu’une de ses filles-biche est blessée, voici que l’on découvre, comme pour mieux souligner notre état intérieur, une jeune biche en ouvrant nos volets. Alors que nous étions un jour rassemblées en son nom, je me souviens d’une belle brochette de goélands qu’Elle avait dépêchés (les oiseaux sont traditionnellement attribués à la Déesse) et qui, par leurs cris, avait gentiment fait écho aux bavardages incessants ; il arrive aussi que nos amis ailés accompagnent haut dans le ciel la ronde des idées.
Un jour, confortablement installée dans le jardin, je brodais le motif d’un papillon et l’ai vu se poser sur le dos de ma main, comme s’il prenait vie.
Quant au hasard, il est sans doute son meilleur serviteur : qui mieux que lui, sait faire asseoir à vos côtés, dans un bus, la personne idéale pour délivrer LE conseil qui  permettra de financer les études dont vous rêviez ?

Nombre d’entre nous connaissent ce genre de choses.
La Déesse fait partie de nos vies et croise chaque jour notre chemin, tantôt laide, effrayante ou repoussante à nos yeux, tantôt éblouissante, resplendissante, majestueuse. Invisible aux yeux de certains et pourtant si présente, Elle revêt mille formes, appelons-les synchronicités ou coïncidences signifiantes…
Nous avons cruellement besoin d’Elle aujourd’hui qui, par sa simple présence, sait apaiser l’angoisse sans nom que pilules ou vacarme ambiant tentent de couvrir : je L’ai vue revêtir l’apparence de la lune, se mirer dans l’eau… et la peur alors se dissiper devant tant de beauté.
Tous ceux qui s’aventurent sur les chemins de l’âme connaissent sa magie. Et pour ceux qui l’auraient oubliée, il suffit de fermer les yeux et d’écouter le murmure du vent ou celui du silence

Ma Reine m’alimente au gré de ses saisons, que certains appellent humeurs. Les années, les mois, et même les jours d’une vie semblent avoir leurs saisons.
A ses heures, je puise dans ses entrailles une nourriture sans pareille qui me remplit de tant d’énergie et de bien-être que j’aime à produire et à offrir ce qui, en moi, ne peut faire autrement que de fleurir et de porter fruit. Et tout lui est profit, de l’embryon de projet aux pensées tardives.
Et puis le vent tourne…
Toutes mes envies, toutes les représentations que je peux avoir, toutes les idées que je me fais encore sur l’individuation, le passé, le futur et toutes les autres choses, me sont arrachées une à une.
Les représentations et les concepts, Elle n’aime guère.
Son enseignement : « Vis-le ! »
… C’est-à-dire : « Meurs. »
Elle me retire alors toute sève et me confie à Hadès, me condamnant aux enfers et au froid de l’hiver.
Elle m’enferme, pour mieux me libérer, et garde jalousement les clés.
Elle, le Ravin du Monde qui m’invite à ses heures en son sein obscur, là où le vide est si terrifiant que la seule chose qui me vient à l’esprit c’est : fuir… Fuir, fuir ces contrées inhospitalières à toutes jambes et à tout prix, résister coûte que coûte à son invitation.
Mais, du fond de ma mémoire qui sait l’exquise majesté de la nuit, l’une ou l’autre prêtresse de l’ombre murmure…
— « Ne crains pas, surtout ne crains pas… »
Alors, quelque chose lâche prise, et je comprends qu’Elle me veut encore un peu plus semblable à Elle, pour mieux accueillir ce qui vient. Et en effet, du cœur même de l’abîme et de la vacuité, se présente quelque chose de nouveau, venant de l’extérieur ou de l’intérieur, c’est selon.
De petite mort en petite mort, j’apprends.

Je vous entends aussi parler de droiture et de rectitude…
Elle ? Elle danse.
Sans cesse Elle danse.
Et Dieu que j’aime ses courbes, ses ovales, ses circonvolutions, ses spirales.
Amour divin, dites-vous ?
Oui. Mais que diable le cherchez-vous dans les hauteurs quand Elle n’attend qu’un simple « oui » pour que l’Amour entoure et pénètre tendrement votre cœur ?

— © Michèle Le Clech


(1) Cf. Marion Woodman, La Vierge enceinte : un processus de transformation psychologique

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