Futur

Carnets de rêves Humeur du jour 6 Comments

 

timeblooming

Artist: Shiloh Sophia McCloud

De nos jours, les individus créatifs doivent abandonner la cupidité du patriarcat
et descendre dans le sombre royaume des mères
pour enfanter ce qui demande à naître
dans la conscience d’une ère nouvelle
.
Maureen Murdock, The Heroine’s JourneyShambhala, 1990

Rêve : Dans un centre d’accueil. Un homme doit faire un exposé. Nous sommes un groupe de personnes autour de lui et il commence à parler de la naissance et de ce qui se produit dans le corps de la femme. Près de nous, un corps de femme en 3 dimensions ; on voit le squelette, les organes, les vaisseaux, etc. C’est d’une grande précision. C’est assez sanglant et impressionnant.
Je ne suis pas vraiment attentive à cette partie de l’exposé, mais la suite me paraît très intéressante : l’homme évoque l’histoire de l’humanité et fait le rapprochement avec le  processus de la naissance.
Il explique qu’au début de l’humanité, les hommes vivaient sous la terre et qu’ils ont émergé peu à peu. C’est maintenant une nouvelle étape, et je vois alors des hommes, un grand nombre d’hommes à travers le temps, se battre sauvagement sur un champ de bataille. L’homme dit que les hommes ont toujours procédé ainsi, depuis le début de l’humanité.
Mon regard se tourne alors vers le bas du champ de bataille, et je vois des gens, de plus en plus nombreux, qui empruntent, l’un après l’autre, une sorte de passerelle qui mène vers le ciel, un endroit très accessible et très proche de la terre. Il y a une ouverture dans le ciel, un espace lumineux, beaucoup de lumière, une lumière de paix et d’amour.

Chronique d’un futur annoncé ?
Le rêve préfigure manifestement le déroulement d’une future naissance ; qu’il s’agisse d’un projet, d’une nouvelle étape dans le développement intérieur de la rêveuse, d’une nouvelle façon d’être au monde, quelque chose est en gestation et le processus de la délivrance est décrit dans le détail.
Comme le montre le conférencier, le corps est sollicité de façon impressionnante dans ce processus et la douleur ne lui est pas épargnée.
Toutes celles qui ont connu de profondes transformations savent à quel point cela s’inscrit également dans la chair. Nous ne sommes pas coupées en deux et ce qui se passe sur le plan intérieur résonne jusque dans nos cellules ; le corps se tord parfois littéralement de douleur lorsque la souffrance intérieure est des plus intense… (il peut aussi baigner dans la plus grande plénitude.)

Mais, à l’époque du rêve (qui donnera du sens aux souffrances qui s’annoncent), la partie qui intéresse la rêveuse est le rapprochement entre ce qu’elle vit à un niveau personnel et la naissance vue à une autre échelle — et qui fait peut-être de ce rêve un « rêve pour la tribu ». Nous en sommes actuellement les témoins, lorsque quelque chose est en gestation, dans l’air du temps, nous n’avons aucune prise sur ce qui se déroule. Le Féminin est gros de quelque chose, les choses ont lieu sous la surface et nous n’y avons pas accès.
Que ce soit sur le plan intérieur à un niveau personnel, sur le plan concret ou à un niveau collectif, le processus est le même : la nature suit son cours à l’abri des regards… et prend son temps.
Mais grâce aux rêves, qui sont finalement comme des échographies, nous avons la chance d’entrevoir ce qui se passe dans ces moments terribles où, isolées, fatiguées, déprimées, tout semble insurmontable devant ce qui ressemble à une impasse. Dans de tels moments, une importante quantité d’énergie disparaît dans l’inconscient où règne, en conséquence, une grande activité. Et l’on peut voir dans ce rêve, face au bouleversement qui se prépare, des forces masculines qui s’affrontent dans la psyché, des représentations du monde, les anciennes façons de faire ou de penser qui s’entrechoquent, se déchirent, cherchent à se détruire.
L’ancien exige que les choses soient faites comme elles l’ont toujours été, craint toute initiative, refuse de laisser la place et de s’engager, le nouveau veut imposer quelque chose qui n’est pas encore mûr et ne tient compte ni du passé, ni même parfois de la réalité et de ses besoins.
Le paradigme de la lutte et de la domination.
Comme un reflet de notre époque, ce conflit s’inscrit manifestement dans quelque chose de plus vaste, rompant notre isolement et nous donnant l’impression de faire partie d’un tout. Comme le montre le rêve, il ne s’agit pas de prendre part au conflit, mais plutôt de le laisser se dérouler en nous comme un processus nécessaire et immémorial (« les hommes ont toujours fait ça »). Si l’on peut endurer intérieurement ce conflit — en être témoin et ne pas prendre parti —  une élévation de la conscience se produit, et rien ne prévaut : ni ce qui refuse de battre en retraite, ni ce qui pousse au contraire en avant…
Cette dimension plus « élevée » n’est ni un « ciel » ni un « ailleurs », mais est littéralement un « au-delà », une position qui se situe au-delà du conflit et le dépasse. Loin de nous mettre en marge, cette position nous permet à la fois d’avoir un regard élargi sur ce qui se passe, mais aussi de nous ancrer dans l’ici et maintenant, dans ce monde, intérieur et extérieur, où quelque chose d’autre est sur le point de prendre place.
Le Féminin (j’aime à dire la Déesse) mène vers cet au-delà.
La conscience dont elle est porteuse embrasse… et l’ombre danse avec la lumière.
Qui révèle l’autre ? Nul ne sait.
Mais notre cœur chante et déborde de gratitude pour Elle, ses champs de blé, Ses saisons, Ses parfums et ses fruits, Ses montagnes et Ses eaux qui murmurent ou qui grondent… Elle est la Mère, la matière, l’amante… Et Dieu que ses amants sont nombreux ! Ils font de nous des cueilleuses qui récoltent et qui offrent, des tisserandes pour qui les fils des idées ne s’opposent pas mais s’entrecroisent, non plus les fils de l’unilatéralité — tout blancs ou tout noirs —, mais des fils aux couleurs de la vie qui forment la trame du vêtement nouveau ; ils font de nous des butineuses, des enseignantes, des prêtresses qui partagent Ses secrets, des guérisseuses porteuses de Sa médecine et qui viennent à son chevet quand Elle souffre dans son corps ou dans son cœur…
En un mot des servantes (d’une conscience nouvelle).
En Sa présence, l’animus aura  perdu de son pouvoir de conviction et de contradiction ; il se sera, en quelque sorte, frotté à lui-même, opposé à lui-même et, de là où nous nous tenons, nous pouvons voir une chose et son contraire cohabiter. Quelque chose d’entièrement nouveau se produit : une autre strate du Féminin est atteinte qui offre une nouvelle perspective et nous procure une autre assise — la lumière du rêve symbolise la conscience éclairée de l’amour, génératrice de paix .
Le Féminin a un pouvoir extraordinaire : celui de la réconciliation, le miracle du ET. Nous ne sommes plus prisonnières d’une vision dualiste, nous nous éloignons d’une façon de penser qui sépare et, de plus en plus, sommes rendues capables d’envisager les choses dans leur ensemble, d’ouvrir le cercle, d’apprendre à faire de la place, cultiver le silence et prêter attention aux murmures et aux besoins de l’âme.
Cela demande du temps et ne s’accorde pas vraiment avec le rythme effréné de notre époque. Mais les situations qui, auparavant, risquaient de se régler intérieurement d’une façon tranchée, exigeant un sacrifice parce que l’on considèrait l’autre aspect des choses comme irrecevable ou que l’on croyait devoir se plier à certaines règles ou conventions, se gèrent de plus en plus dans la concertation, entre soi et soi et puis, un jour, entre soi et les autres.

Nous vivons aujourd’hui des temps difficiles et beaucoup d’entre nous se sentent mal à l’aise. Nous sommes témoins ou participons à des discussions houleuses, voire violentes sur des sujets d’actualité, d’éducation ou de carrière, tiraillées entre ce que cette société nous impose et ce à quoi nous aspirons vraiment. Les combats d’idées et d’idéaux peuvent être féroces.
Mais si nous observons, si nous essayons d’atteindre une couche plus profonde et que nous tentons de voir ce qui se situe à l’arrière-plan (en nous ou en l’autre), au-delà de l’intensité et de la violence des propos, alors peut-être aurons-nous une chance de découvrir ce qui est si important derrière ce qui s’exprime de façon virulente. Car ce qui est exprimé a souvent un sens symbolique extrêmement profond, vital parfois, pour notre devenir ou celui des autres. Naturellement, nous ne sommes pas toujours en mesure d’adopter un tel regard mais, en attendant de faire descendre le ciel en terre, peut-être pouvons-nous offrir (et nous offrir) un espace, un silence aimant et confiant… comme une fenêtre ouverte sur les attentes ou les intentions véritables.

— Michèle Le Clech ©



Comments 6

  1. Tu nous offres là, Michèle, une profonde et riche réflexion à partir de ce rêve si intéressant, dont l’aspect de « rêve pour la tribu » n’est certes pas à négliger.

    « Le Féminin a un pouvoir extraordinaire : celui de la réconciliation, le miracle du ET. » dis-tu.
    Je souscris entièrement à ce point de vue sur le miracle du ET, et je prie la Déesse et le Dieu qu’ils nous donnent de le mettre en œuvre (le ET) aussi souvent qu’il le faut pour réconcilier et unir les opposés.

    À propos du rêve lui-même je me suis dit à peu près ceci, sans connaître bien sûr le contexte vital individuel de la rêveuse au moment où elle recueillit ce rêve… :
    Une femme pourrait se perdre dans la contemplation des aspects incarnés – charnels et biologiques – du Féminin et même rester fascinée par ces aspects qui la font différente de ce qu’est un homme. Mais cette partie de l’exposé n’est pas ce qui retient le plus l’attention et l’intérêt de la rêveuse, elle échappe donc à cette possible fascination. La partie de l’exposé qui l’intéresse le plus est celle qui présente l’histoire de l’humanité (hommes et femmes…) comme étant celle d’une naissance hors de la grande matrice cosmique* et hors de l’inconscient profond* (*dans le rêve : hors de la terre), comme la naissance d’une conscience émergeant peu à peu de l’Inconscient à travers la lignée humaine se séparant au fil des ères de la lignée animale et de la prédominance de la vie instinctive. La coupure d’avec le modèle complet de comportement instinctif aurait créé un déséquilibre tel que les relations entre les humains sont devenues très conflictuelles, tel que les dispositions naturelles du Masculin de l’être sont devenues les valeurs dominantes : écraser pour survivre, séparer, discriminer, isoler, éliminer, etc. ; tandis que les valeurs du Féminin de l’être : accueillir, partager, unir, associer, relier, etc. étaient mises sous le boisseau et dévalorisées. La fin du rêve semble montrer, soit une sorte de « happy end » possible, soit une voie nouvelle ouverte vers la paix et vers l’amour, vers un espace où le ciel, en effet, est descendu en terre ; voie-passerelle peut-être ouverte à chaque individu, homme ou femme, qui sans demeurer fasciné par les aspects de l’un ou de l’autre, réalise en elle ou en lui les épousailles du Féminin et du Masculin, épousailles du ciel et de la terre.

  2. Ton article est magnifique, Michèle…

    Oui, c’est bien là l’actualité de nos vies : la naissance du « nouveau » passe toujours, comme toute naissance, par un moment difficile, voire « sanglant »…pendant lequel on est mis « à rude épreuve »…

    On pourrait comparer ça à une initiation : on frôle le désastre ou la mort… le « nouveau » doit se frayer un « passage »…ça paraît insurmontable…ça fait mal…et puis brusquement, c’est la délivrance, l’éclaircie…et la joie d’avoir surmonté ce moment douloureux. Et surtout la joie indescriptible d’accueillir le « nouveau-né »…

    Nous sommes dans ces temps difficiles et compliqués où l’humanité essaie d’accoucher d’un nouveau monde, d’une nouvelle vision et d’une nouvelle façon de vivre…

    L’ancien, qui perçoit sa disparition prochaine, se bat « à mort », il résiste de toutes ses forces et nous sommes au beau milieu d’un « champ de bataille »…dans lequel certains veulent garder les choses telles quelles et que d’autres « poussent » pour faire venir ce qui s’apprête à naître…

    Ce qui est vrai dans la société l’est aussi en chacun de nous : le conflit fait rage aussi à l’intérieur. Nous sommes souvent « déchirés » entre des contradictions qui nous paraissent insolubles…

    Sans doute faut-il apprendre à se « détacher » un peu et à faire confiance à ce qui va émerger de tout ça…et pour cela, comme tu le dis, la patience naturelle et le pouvoir de réconciliation du Féminin peuvent faire des miracles. La confiance, aussi.

    La fin du rêve est pleine d’espoir : on dirait bien que, petit à petit, les « combattants » peut-être lassés de leurs bagarres sans fin…se retirent du champ de bataille et adoptent un point de vue plus élevé et plus serein.

    Essayons de garder les yeux fixés sur cet espoir…et nous trouverons en nous des forces pour traverser cette période difficile…
    Exactement comme une maman qui pense à son bébé … trouve les heures de souffrance moins longues… ! 🙂

  3. Ah…j’ai oublié une chose : je trouve que quand même, il y a , dans ce rêve, une belle idée de « progression vers le haut » : d’abord, les hommes sont « sous terre » (inconscience), puis « sur terre » et enfin, un peu plus haut, en direction du ciel…
    Je ne dirais pas, dans ce cas, qu’il s’agit de « faire descendre le ciel sur la terre »…mais plutôt d' »élever sa conscience » pour lui faire atteindre un niveau légèrement supérieur…ce qui passe par le fait de mettre, dans sa vie (et dans sa tête), un peu plus de paix et d’ « amour ». 🙂

  4. « Mon regard se tourne alors vers le bas du champ de bataille, et je vois des gens, de plus en plus nombreux, qui empruntent, l’un après l’autre, une sorte de passerelle qui mène vers le ciel, un endroit très accessible et très proche de la terre. » dit le récit du rêve.
    Ce ciel très accessible et très proche de la terre auquel peuvent accèdeer les gens quittant le « champ des oppositions » (champ de bataille) ne rappelle-t-il pas ce qui est dit dans le Yi King à l’hexagramme 11. La paix ?

    Le Jugement
    LA PAIX.
    Le petit s’en va, le grand vient.
    Fortune. Succès.
    L’hexagramme indique la présence dans la nature d’une ère où le ciel est en quelque sorte sur la terre. Le ciel s’est placé sous la terre. Ainsi les deux principes unissent leurs vertus dans une harmonie intime. Il naît de là paix et bénédiction pour tous les êtres. Dans le monde des hommes c’est un temps de concorde sociale. [………………………….] Quand, dans l’homme, règne l’esprit qui vient du ciel, la nature animale elle-même passe sous son influence et trouve la place qui est la sienne.
    Les différents traits entrent dans l’hexagramme par le bas et le quittent par le haut. Ce sont donc les éléments petits, faibles, mauvais qui s’apprêtent à partir, tandis que montent les facteurs grands, forts et bons. Cela apporte fortune et succès.

    L’Image
    Le ciel et la terre s’unissent :
    Image de la PAIX.
    Ainsi le souverain partage et parfait le cours du ciel et de la terre, favorise et ordonne les dons du ciel et de la terre et par là assiste le peuple.
    Le ciel et la terre ont commerce l’un avec l’autre et unissent leurs effets. Cela produit un temps d’épanouissement et de prospérité générale

    Voir ici: http://wengu.tartarie.com/wg/wengu.php?l=Yijing&lang=fr&no=11

  5. Erratum :  » Ce ciel très accessible et très proche de la terre auquel peuvent accéder les gens quittant le « champ des oppositions »……… » (accéder n’était pas très lisible 🙂

  6. Un détail donné par le récit du rêve retient mon attention. Les gens qui s’approchent du ciel, gens pour qui le ciel devient proche et accessible, sont ceux qui quittent le champ de bataille par le bas. Ceci me rappelle que pour pouvoir s’élever il faut d’abord descendre. La trop forte participation aux oppositions sur le champ de bataille maintiendrait-elle les opposants ‘en hauteur’, peut-être parce que des points de vue idéalistes s’associeraient tôt ou tard à ces oppositions et feraient monter les personnes dans les sphères de l’idéal alors qu’il leur faudrait descendre pour trouver le chemin d’une élévation plus réelle ?

    Deux de mes précédents commentaires semblent avoir disparu et je me demande s’ils sont tombés au champ d’honneur, glorieuses victimes des oppositions, ou s’ils ont fait un faux-pas sur l’étroite passerelle reliant la terre au ciel et sont tombés dans un néant infini, entre ciel et terre ? 🙂